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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 10:48
Paul Mattick, penseur du communisme anti-autoritaire

Voici un article sur Paul Mattick, penseur communiste conseilliste, qui toute sa vie a renvoyé dos à dos "communisme autoritaire" et capitalisme.

Il l’expose au détour d’une page, quand le pontifiant intervieweur lui demande le « but » de son travail récent. « Toujours le même, répond Paul Mattick, alors septuagénaire : m’opposer à la théorie bolchévique, au capitalisme d’État, que tous soutiennent sans exception, que ce soit sous une forme ou sous une autre, et lutter contre le développement du capitalisme moderne. » Voilà. Une phrase pour résumer une existence. Pour décrire une vie consacrée à la révolution et à la propagation des idées anti-autoritaires. Comme si tout était dit.

Tout ? Il faudrait voir à ne pas exagérer. Certes, la phrase résume bien ce pour quoi Paul Mattick s’est battu toute sa vie. Elle ne dit rien – par contre – de l’ambitieux travail théorique réalisé par celui qui la prononce, infatigable propagandiste du conseillisme (ou communisme de conseil, courant marxiste anti-léniniste). Elle ne dit rien – non plus – de son activisme, au côté des pauvres, des exclus et de tous ceux qui rêvent d’un autre monde. Elle ne dit rien, enfin, d’une existence menée tambour battant, la révolution en ligne de mire, depuis le mouvement spartakiste dans l’Allemagne de l’immédiat après-Première Guerre mondiale jusqu’à la profonde contestation des années 1960, en passant par le mouvement des chômeurs américains lors de la Grande Dépression des années 1930. C’est que Paul Mattick a traversé tout cela. Mieux : il en fut partie prenante, infatigable militant et courageux combattant.

Pour exposer tout cela, il faudrait un livre. Cela tombe bien : les amis Charle Reeve1 et Laure Batier, avec le renfort de Marc Geoffroy et Gary Roth2, viennent d’en publier un. L’ouvrage se nomme La révolution fut une belle aventure. Des rues de Berlin en révolte aux mouvements radicaux américains (1918-1934) (tout juste publié aux éditions L’échappée), et il retrace une bonne part de la vie de Paul Mattick et de ses combats. À la fois un passionnant roman d’aventure politique, un tableau historique instructif et un précieux retour sur ce que fut le conseillisme (et sur ce qu’il est toujours).
Jusqu’à la genèse de l’ouvrage qui s’inscrit dans cette histoire très particulière. Au début des années 1970, l’ami Charles Reeve a en effet côtoyé Paul Mattick, devenant un proche de la famille. Les liens noués ne se sont pas démentis, même après la mort du révolutionnaire. « Et il y a sept ans, explique Charles Reeve, sa veuve, Ilse Mattick, et son fils, Paul Junior, ont attiré mon attention sur une longue interview que Paul Mattick avait accordée en 1976 à l’universitaire allemand Michael Buckmiller. La retranscription en allemand de cet entretien circulait de façon fragmentée sur le net, et la famille de Mattick souhaitait qu’il soit traduit, contextualisé, retravaillé et publié dans de bonnes conditions. Nous nous y sommes donc attelés. » Pour résultat : la publication de La révolution fut une belle aventure. Laure et Charles en parlent ici.

Charles, tu as connu Paul Mattick...

Charles Reeve : « Au début des années 1970, j’ai vécu une année aux États-Unis. Et j’ai effectivement rencontré et fréquenté Paul Mattick, onze ans avant sa mort. Je suis devenu proche de lui et de son fils, Paul Junior, qui faisait partie du collectif qui publiait alors à Boston - en pleine période du mouvement contre la guerre au Vietnam - la revue Root & Branch.

Paul Mattick était un personnage assez intense. Chaleureux et fascinant. Mais pas facile, aussi : il était très exigeant et sûr de lui. Et il faisait peu de concessions dans la discussion. Son viatique ? ’’Ne traîne jamais avec des idiots.’’ Un conseil toujours pertinent.

Au-delà de cette rencontre, vous êtes aussi, Laure et toi, de vieux « routiers » du conseillisme...

Charles : « Je ne l’aurais pas dit comme ça : ça sonne comme une appartenance à une secte politique... Et ça ne colle pas du tout avec les idées portées par le conseillisme. Mais c’est vrai que nous avons tous deux vécu mai 68. Et que nous faisons partie d’un milieu qui a lu beaucoup de choses sur la révolution spartakiste et sur le courant du communisme de conseil.

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, il y a eu un très net regain d’intérêt pour la démocratie ouvrière, l’autonomie, l’indépendance par rapport aux organisations bureaucratiques. Et il fallait trouver des références historiques à l’appui de cette réflexion. C’est à cette période que nous, et d’autres, avons découvert Rosa Luxembourg et le rôle joué par les spartakistes allemands en 1919. Mais nous nous sommes aussi plongés dans l’histoire de la révolution russe, pour nous apercevoir que la prise de pouvoir par les bolcheviques dissimulait un mouvement révolutionnaire d’un type nouveau, celui des soviets. Ce mouvement a précédé la prise de pouvoir politique par le parti bolchevique ; il comptait beaucoup de tendances, de courants contradictoires.

Tout cela avait déjà été étudié et exposé par plusieurs petits courants dissidents du marxisme et de l’anarchisme, en France comme ailleurs. Mais leurs relais étaient restés limités. L’agitation de 1968 a changé cela : le communisme anti-autoritaire a d’un coup été remis au goût du jour. D’où l’intérêt pour la révolution allemande. Il faut dire que cette dernière est passionnante. D’abord parce qu’avec la révolution russe, elle met fin à la boucherie de la Première Guerre mondiale. Et ensuite parce qu’elle fournit une très belle illustration de ces mouvements révolutionnaires propulsés par l’auto-organisation et la démocratie directe. La révolution allemande a en effet vu l’éclosion d’un vaste réseau de conseils qui ont très vite posé la question du pouvoir et du changement social.

Mais la révolution allemande montre aussi que ce n’est pas le type d’organisation qui compte, mais le contenu de la lutte. Car la majorité des conseils sont finalement restés sous contrôle de la social-démocratie et ont été intégrés dans le nouvel État de la République de Weimar. En clair : l’existence en soi de la forme conseil ne suffit pas. Et c’est aussi cela que Paul Mattick raconte dans son récit à la première personne. »

Laure Batier : « Les questions posées par la Révolution allemande – la place des syndicats, de la social-démocratie, du parlementarisme – sont aussi beaucoup plus proches des réalités du monde moderne que ce qui s’est passé en Russie. Si tu t’interroges sur le parlementarisme, il est beaucoup plus logique d’aller fureter dans la révolution allemande que dans la russe, de lire le très bel ouvrage de Rosa Luxembourg, La Crise de la social-démocratie, que de fouiner dans les écrits de Lénine. Notre intérêt s’inscrivait dans cette réalité : la révolution allemande a pris place dans une société moderne et a posé les mêmes questions que celles qui nous intéressaient. Nous y avons donc trouvé un certain nombre de réponses. »

Charles : « D’autant que la Révolution allemande est aussi une révolution urbaine. Rien à voir avec la Russie pré-révolutionnaire, où la paysannerie joue un rôle essentiel, ou avec l’Espagne de 1936, quand les collectivités paysannes soulèvent un certain nombre de questions importantes pour la réorganisation de la société. Quand Paul Mattick raconte ses années révolutionnaires en Allemagne, il n’est ainsi pas question de paysannerie : tout, ou peu s’en faut, se passe dans les villes. »

On n’entend plus guère de parler de conseillisme, aujourd’hui. Est-ce à dire que personne ne s’y intéresse ?

Charles : « Le communisme de conseil est sans doute moins revendiqué dans le monde militant aujourd’hui qu’il ne l’était au long des années 1970. Mais il faut nuancer cette affirmation. Parce que dans les années 1970, cette revendication était portée par un milieu assez confidentiel. Tandis qu’on retrouve aujourd’hui le contenu de ce mouvement – c’est-à-dire l’anti-autoritarisme, l’anti-bureaucratisme, l’égalitarisme, le rejet de la délégation permanente du pouvoir, la démocratie directe – dans beaucoup des luttes qui questionnent la logique du capitalisme. Par exemple, dans les récentes mobilisations d’Occupy et des Indignés. En clair, ces principes politiques sont davantage partagés qu’il y a quarante ans, même si les gens ne le formalisent plus dans un corpus idéologique identifiable sous le vocable de conseillisme ou de communisme de conseil.

Ce n’est pas plus mal. Cela signifie en effet que ces idées s’inscrivent dans le mouvement de la société sans qu’il soit nécessaire d’en passer par la défense idéologique d’un courant. De toute façon, le conseillisme n’est ni une recette, ni un modèle. La constitution de conseils ne garantit rien du tout, ne constitue pas une panacée - des conseils, ça se noyaute, ça se récupère. Pour paraphraser un penseur de ces questions - malheureusement peu connu -, Anton Pannekoek, un conseil n’est pas une forme d’organisation, c’est un esprit de lutte3. Ce qui compte, c’est de rompre avec la vision partitaire et verticale d’un mouvement ouvrier suiviste, qui délègue à ses chefs la détermination du but à atteindre et les laisse mener la barque. On sait aujourd’hui où mènent de telles dérives : non pas à l’émancipation sociale, mais au totalitarisme. »

C’est quelque chose que Paul Mattick n’a jamais perdu de vue ?

Laure : « Il fut en effet un indéfectible partisan de cette idée des conseils ouvriers. Pas seulement en théorie : au long de sa vie, qui a tout d’un roman d’aventure, il a beaucoup pratiqué cette forme d’organisation. Avec deux périodes clés. D’abord, la période révolutionnaire allemande, qui s’enclenche juste après la Première Guerre mondiale. Puis – après que Paul a émigré aux États-Unis – le mouvement des chômeurs américains pendant les années 1930. Redonner la parole à Paul Mattick est ainsi une façon de faire revivre, de manière très concrète, ces années de combat et de luttes largement oubliées.

Il ne s’agit donc pas d’une biographie, même si Paul Mattick raconte dans cet ouvrage la première partie de sa vie. Notre ambition était plutôt de donner à voir des luttes révolutionnaires plus ou moins oubliées en suivant l’un des acteurs de celles-ci. Il faut dire que Paul Mattick a commencé très tôt : à 14 ans, en 1918, il rejoint l’aile gauche du Spartakusbund4, adhérant à la Freie Sozialistische Jugend, un mouvement de jeunesse regroupant aussi bien des partisans de la social-démocratie que des spartakistes et des anarchistes. Il a beau n’être alors qu’un adolescent, il veut déjà fermement mettre bas le capitalisme. »

Charles : « 1918, c’est aussi l’année où Paul Mattick entre comme apprenti mécanicien à l’usine Siemens, un énorme complexe industriel où travaillait son père. Il n’a alors pas le choix : il vient d’une famille ouvrière nombreuse et pauvre. Dès le plus jeune âge, il a été confronté à la misère, partageant le quotidien de ces bandes d’enfants des rues qui passent alors leur temps dans les arrière-cours des immeubles populaires berlinois, abhorrent le patriotisme, survivent grâce à de petits larcins et guettent la moindre occasion de voler de la nourriture. Au fil des années de guerre, cette existence marginale, marquée de la haine de l’autorité, se fait profondément contestataire, empreinte d’une ’’révolte sourde contre la détérioration des conditions sociales’’, ainsi que l’écrit Gary Roth en préface du livre.

C’est là un premier point essentiel : la jonction de ces bandes portées par nécessité sur la rapine avec le mouvement révolutionnaire. Ces mômes deviennent réellement politiques. Mattick l’a d’ailleurs dit à plusieurs reprises : sans la révolution, il serait sans doute devenu un ’’vaurien’’, confirmant les craintes de son père. Mais voilà : il y a révolution. Et en novembre 1918, quand à Berlin d’énormes manifestations menées par les spartakistes partent des quartiers populaires pour converger vers le centre-ville5, Paul Mattick en est, comme beaucoup de gamins des quartiers ouvriers.

La période révolutionnaire qui s’amorce ici voit s’enchaîner les troubles et les grèves insurrectionnelles. Et la répression frappant les militants révolutionnaires s’avère féroce : les morts se comptent par milliers. C’est ça aussi, la République de Weimar. Paul Mattick échappe lui-même de justesse à la mort à plusieurs reprises. En mars 1920, il n’a que seize ans, mais fait partie de ceux qui s’opposent au putsch du politicien droitier Kapp, appuyé par une partie de l’armée et par les miliciens des corps francs. Il est arrêté, emmené dans une caserne où d’autres militants de gauche attendent, alignés contre un mur, raconte-t-il dans le livre. Et il poursuit : ’’Des soldats munis de mitrailleuses […] se sont mis en position devant nous. Ils étaient suivis par un officier […]. Il marchait de long en large devant la rangée des personnes qui étaient collées contre le mur, et de temps en temps, il en sortait une. Tout à coup, il s’est dirigé vers moi […] et m’a sorti du rang. […] Ce jour-là, tous ceux qui sont restés face au mur ont été abattus.’’ »

Laure : « Échapper à la mort à seize ans ! Cela a dû être un profond traumatisme. Et pourtant, Paul Mattick en parle très simplement, n’en rajoute pas, même si ça l’a sans doute plus marqué qu’il ne veut bien le montrer. Je crois que ce qui l’a sauvé, c’est le collectif. Il y avait alors une telle force collective, une telle solidarité, que l’idée de la mort en était comme repoussée. D’ailleurs, Paul le déclare dans l’entretien : malgré les morts et la répression, ses années d’activisme en Allemagne, de 1918 à 1926, ont été parmi les plus belles de sa vie. Parce qu’il n’était jamais seul, mais toujours en compagnie de camarades et d’activistes. ’’Pour moi, la révolution fut surtout une grande aventure, résume-t-il. Nous étions tous fous d’enthousiasme pour la révolution.’’ ». Il portait ces moments en lui sans jamais en parler. D’ailleurs, en travaillant sur le texte, nous avons été étonnés de découvrir que Paul Mattick n’avait jamais évoqué tout cela à ses ami(e)s les plus proches, qui l’ont découvert en lisant ces pages. »

Ce qui m’a frappé aussi, outre la violence de la répression et l’enthousiasme de Mattick, c’est de découvrir combien les pratiques expropriatrices avaient le vent en poupe dans l’Allemagne du début des années 1920....

Charles : « Elles étaient en effet très répandues dans les milieux révolutionnaires, ceux marginalisés par la politique dite officielle. Une forte rupture s’était creusée entre les tenants d’un communisme classique, plus ou moins inscrit dans le jeu démocratique, et les membres d’une large mouvance regroupant notamment les militants du parti communiste non-bolchevique (le KAPD), les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires. Ceux-ci en ont réellement bavé : ils ne trouvaient plus de boulot, des listes noires circulaient, ils étaient poursuivis sans relâche par la police.... Et ils étaient très nombreux en prison : à la fin de la République de Weimar, des milliers d’entre eux moisissaient derrière les barreaux. Ces militants avaient beaucoup de difficultés pour vivre et pour faire vivre leurs organisations, publications, familles... L’illégalité était ainsi le seul moyen de financer ces activités politiques et d’assurer la survie matérielle des ouvriers et militants révolutionnaires qui ne trouvaient plus de travail ou qui étaient recherchés par la police.

Max Hölz6 fut le plus connu de ces expropriateurs. Mais il était très loin d’être le seul. Outre Karl Plättner, membre du KAPD qui braquait des banques au profit du parti, citons aussi Karl Gonschoreck, un ami de Mattick qui fut un temps chef de bande, en 1920-21. Sa pratique était très intéressante : il mettait à sac des maisons bourgeoises, puis étalait sur la chaussée le butin du jour - chacun pouvait prendre ce dont il avait besoin. Puis il mettait le feu à la maison pillée parce qu’un bâtiment ne peut se partager. Lui a été condamné à la prison à perpétuité, mais il a finalement été relâché en 1927, parce qu’il était très gravement malade : il est mort de la tuberculose un an plus tard. »

Laure : « C’est d’ailleurs ce même Gonschoreck qui a poussé Paul Mattick à se lancer dans l’écriture. C’est là qu’on voit qu’il n’y avait pas de séparation entre le monde de l’action et celui de la pensée – un thème qui était très cher à Paul Mattick.

De façon générale, on peine aujourd’hui à imaginer ce que ça signifiait d’être militant révolutionnaire dans l’Allemagne d’après la Première Guerre mondiale. L’engagement et la prise de risques n’avaient pas grand-chose à voir avec ce qu’on connaît aujourd’hui. Par exemple, Paul Mattick et ses camarades ont beaucoup réfléchi à une action permettant de libérer Jan Appel, un révolutionnaire arrêté en novembre 1923 pour ses actions d’expropriation. Ils avaient ainsi prévu de le faire évader du tribunal pendant son procès et se sont pointés à une vingtaine dans la salle d’audience, dissimulant sur eux des armes et des grenades à main. Ils n’ont finalement rien fait, parce que Jan Appel le leur a demandé, mais ils n’auraient sinon pas hésité à attaquer le tribunal.

À l’époque, les armes circulaient en masse dans ce milieu. Notamment celles récupérées et cachées par des militants au moment de la débâcle de la Première Guerre mondiale. Pendant un temps, Mattick a d’ailleurs été chargé par le KAPD de convoyer des armes, de l’Allemagne centrale vers la Rhénanie. »

Malgré les risques, les armes et les actions clandestines, il se dégage pourtant une certaine légèreté, dans le bon sens du terme, du récit que fait Paul Mattick de ces années-là...

Charles : « Oui, et notamment parce que ce milieu clandestin était alors très varié dans sa composition. Mattick rappelle ainsi que, jusqu’à la fin des années 1920, les militants bolcheviques et les communistes anti-autoritaires entretenaient des liens entre eux, se connaissaient et agissaient souvent ensemble sans attacher trop d’importance aux questions de chapelle. Mais dès que les directions s’en mêlaient, il en allait autrement : en général, les dissidents étaient violemment pourchassés. Quant au KAPD anti-bolchevique, il comptait aussi des membres à sensibilité anarchiste dans ses rangs.
Le courant de l’anarcho-syndicalisme était alors important en Allemagne. Le rôle essentiel joué par les syndicalistes révolutionnaires et les anarchistes dans la révolution allemande est pourtant resté longtemps ignoré. De même que l’effroyable répression qui a frappé ceux-ci, en particulier lors de la grève générale contre le putsch de Kapp et lors de l’écrasement de l’armée rouge dans la Ruhr, en 1920-227.

Tous ces gens se croisaient, s’entraidaient. Et peu importait de savoir s’ils préféraient Marx ou Bakounine. Paul Mattick raconte ainsi que le premier bouquin politique qu’il a lu et discuté au sein de la Freie Sozialistische Jugend était L’Entraide de Kropotkine. Je doute qu’aujourd’hui, on conseille de lire du Kropotkine aux jeunes qui approchent Lutte Ouvrière... Bref, il s’agissait d’une période extrêmement ouverte. Parce qu’il s’agissait d’une période révolutionnaire. »

Laure : « Plus largement, Paul Mattick a toujours été en lien, que ce soit en Allemagne ou aux États-unis, avec le monde artistique d’avant-garde. C’est aussi cela qui est très intéressant chez lui : il n’y a pas que la politique. À Cologne, il fréquente les peintres expressionnistes ou les cercles de poètes. Plus tard, aux États-Unis, nombreux sont les peintres, poètes et photographes qui évoluent dans la petite mouvance du communisme de conseil. C’est qu’à l’inverse de certains milieux politiques très fermés, Mattick et ses amis s’intéressaient à l’écriture, à la peinture, à l’art en général. Ils pensaient que la création artistique n’est pas séparable de la création d’un monde nouveau. »

Cette période révolutionnaire allemande prend définitivement fin au milieu des années 1920. Peu ou prou le moment où Paul Mattick décide d’émigrer pour les États-Unis : en 1926, il s’installe à Chicago. Et à partir de 1931, alors que la Grande dépression frappe le pays, il s’investit largement dans les assemblées de chômeurs....

Charles : « À l’époque, les aides sociales sont inexistantes, tout juste existe-t-il des soupes populaires aux très longues files d’attente. S’ils ne veulent pas mourir de faim, les gens sont obligés de prendre leur vie en charge. Ce mouvement s’amorce avec la création d’assemblées de chômeurs, surtout dans les grandes villes, de New York à San Francisco. Puis des comités et conseils de chômeurs voient le jour, se structurant dans un réseau national.

À Chicago, où Paul Mattick se montre particulièrement actif, les chômeurs occupent des lieux, se fédèrent, publient des journaux. Tous les groupes politiques de la gauche, du Parti socialiste américain au Parti communiste stalinien, sont présents dans la lutte. Mais ces derniers demandent surtout l’intervention de l’État, quand les tendances les plus radicales – celles portées par Paul Mattick et par ses amis des IWW ainsi que par d’autres petits groupes communistes dissidents – mettent plutôt en avant la nécessité de l’auto-organisation et de l’expropriation de biens nécessaires à la survie et à la lutte. Ils organisent aussi des débats politiques et, de façon générale, se démènent pour que les chômeurs s’affirment autonomes et conscients.

Ce mouvement reste assez peu connu, même aux États-Unis – Howard Zinn en parle brièvement dans son Histoire populaire. C’est pourtant un mouvement important, d’une grande radicalité et d’une actualité évidente. Par exemple, les membres des comités de chômeurs intervenaient quand se produisait une expulsion, débarquant en nombre pour réinstaller les familles concernées dans les maisons dont elles avaient été virées ; d’autres se chargeaient de mettre en place des branchements illégaux pour l’électricité, le gaz. Beaucoup de ces actions avaient lieu dans les ghettos noirs. Il s’agissait d’un mouvement interracial, ce qui était particulièrement radical pour l’époque et pour la société nord-américaine. »

Laure : « Ce mode d’action contre les expulsions a notamment été remis sur le devant de la scène avec le mouvement Occupy aux États-Unis, et ensuite en Espagne avec celui des Indignés. Ce qui est ici frappant, c’est que ce qui avait existé et qui avait été oublié, ce mode d’action contre les expulsions, a refait surface. L’expérience n’est jamais perdue ; c’est la nécessité qui créé les conditions de l’action et éveille la conscience. »

On touche là à un point essentiel pour Paul Mattick...

Charles : « Oui, il se refusait foncièrement à tout avant-gardisme. Il s’inscrivait dans un courant pour lequel il ne suffisait pas d’agiter des idées pour que les (dites) masses suivent, un modèle porté jusqu’à la caricature par les partis communistes traditionnels. Dans sa pratique et dans celle des ses camarades, la lutte s’accompagnait toujours d’une réflexion. Avec cette idée qu’il faut d’abord se bagarrer, s’exprimer, construire une pensée propre : la circulation des idées et de l’énergie permettra ensuite à ces idées d’aider d’autres personnes à penser leur émancipation de façon autonome. »

Laure : « En prenant l’exemple de la révolution allemande et du mouvement des chômeurs aux États-Unis, Mattick montre bien que dans les périodes où ça commence à bouillir, le besoin de penser les choses s’impose. Celui de lire, de se réunir, de discuter. Parce qu’en situation de survie, il importe de réfléchir ensemble pour tenter de faire émerger des solutions. Paul Mattick évoque ainsi l’exemple des chômeurs anciens combattants de la Première Guerre mondiale qui marchent sur le Capitole en juin 1932. Il explique que leur manifestation a finalement été violemment dispersée par le général Mac Arthur. Et il déclare : ’’Lorsque des groupes aussi réactionnaires deviennent radicaux et combattent le pouvoir politique, c’est le signe que la situation a vraiment atteint un seuil critique.’’ Il y voit, à juste titre, une confirmation de cette idée essentielle : dans l’action, les gens peuvent se mettre à penser. J’ai vécu cela : j’étais lycéenne en 1968, et en deux mois d’agitation, de réflexions et de discussions permanentes, j’ai davantage appris qu’en dix ans de cours.

Mais il ne s’agit pas du tout de magnifier cette réflexion née de l’action : elle peut aussi se montrer versatile, grégaire ou idiote. Mattick note ainsi, à propos du mouvement des chômeurs, que les gens pouvaient changer très vite d’opinion au gré des rencontres, des discussions, des influences temporaires, des intérêts occasionnels. Il en sera toujours ainsi. Mais ça ne change rien à cette évidence : en période de grande agitation sociale, il n’y a pas de séparation entre pensée et action. Pour Mattick, ce lien permanent entre la théorie et la pratique est essentiel – il se refusera toujours à séparer les deux. Le livre se termine d’ailleurs sur une vive discussion l’opposant à l’universitaire Michael Buckmiller sur le sujet. »

Il payera d’ailleurs assez chez ce positionnement, non ? Son refus revendiqué de la stature de l’intellectuel, de l’expert ou de l’universitaire lui vaudra de tirer le diable par la queue toute sa vie – et particulièrement dans les années 1940-50-60...

Laure : « Paul Mattick était un autodidacte, qui a appris dans le feu de l’action et dans la collectivité de ceux qui luttent. Et quand il a débarqué aux États-Unis, il n’a pas intégré le milieu universitaire. Parce qu’il n’avait pas de diplômes. Et qu’il n’appartenait pas à ce monde-là. Il devait donc d’un côté travailler en usine pour faire vivre sa famille, et de l’autre parvenir quand même à dégager du temps pour écrire et réfléchir, pour conduire ses recherches. Une vraie bagarre ! »

Charles : « De toute façon, il n’était pas prêt à faire des concessions. C’est pourquoi nombre de ses écrits n’ont jamais été publiés. Cela change un peu après la Deuxième Guerre mondiale : grâce au soutien de certains de ses amis, il publie alors quelques articles dans des revues de la gauche indépendante nord-américaine. Dans les années 1960, il habitait dans la banlieue de Boston, et avait rejoint un petit groupe de gens qui commençaient à poser les questions différemment – rien d’évident dans ces années d’après-guerre marquées par la Guerre froide et le maccarthysme. C’est ainsi que Paul Mattick a fréquenté Herbert Marcuse, Howard Zinn et Noam Chomsky : ils se voyaient, même s’ils ne partageaient pas tout à fait les mêmes convictions. C’est aussi dans ces années-là que ses écrits ont trouvé une nouvelle jeunesse, qu’ils ont été redécouvert.
Mais tout cela restait assez confidentiel. Et c’est toujours le cas : son œuvre maîtresse8, une critique du keynésianisme comme solution aux problèmes de la crise capitaliste, reste largement ignorée aujourd’hui alors qu’elle jette une lumière critique nouvelle sur la crise actuelle et sur la question de l’intervention de l’État dans l’économie.

Herbert Marcuse et Paul Mattick s’estimaient. Le premier disait d’ailleurs de la critique de Mattick de L’homme unidimensionnel qu’elle était la meilleure qui ait été jamais publiée. Mais s’ils s’appréciaient, ils n’étaient pas non plus du même monde. Une anecdote l’illustre joliment. Nous sommes à la fin des années 1960, Marcuse et Mattick se rencontrent par hasard à l’aéroport de Paris : ils s’apprêtent à prendre le même avion pour rentrer à Boston. Marcuse remarque alors : ’’Parfait, on va pouvoir discuter.’’ Et Mattick de répondre : ’’Non, non, non...’’ Réaction de Marcuse, étonné : ’’Pourquoi ?’’ Mattick : ’’Parce que je suis sûr que tu voyages en première classe...’’ Marcuse : ’’Oui.’’ Et Mattick de conclure : ’’Tu vois, il y aura toujours une classe entre nous.’’ »

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