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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 09:56
Histoire: lutte des classes en Angleterre au XVIIIeme siècle

Voici un article de zones subversives qui montre comment la lutte des classes s'est déployée en Angleterre au XVIIIeme siècle, juste avant la Révolution industrielle, et comment le capitalisme s'est developpé sur la défaite des travailleurs...

Edward P. Thompson évoque la lutte des classes pour l'appropriation des forêts dans l'Angleterre du XVIIIème siècle. Sa reflexion historique soulève des enjeux qui demeurent actuels. Cet historien anglais se réfère à un marxisme hétérodoxe. Il a notamment écrit La formation de la classe ouvrière en Angleterre. Il ne se contente pas d’une histoire conformiste qui décrit uniquement les institutions et les évènements politiques. Il développe une histoire par en bas qui se penche sur les classes populaires et leurs conditions de vie. Dans La Guerre des forêts, il analyse la répression du braconnage et la résistance populaire.

Edward P. Thompson grandit dans un milieu lettré de l’Angleterre rurale. Il consacre son premier livre à William Morris. Ce socialiste anti-industriel demeure une figure du romantisme révolutionnaire. Edward P. Thompson préfère le socialisme utopique au dogmatisme scientifique du marxisme académique. En 1956, la révolte de Hongrie est réprimée. L’historien quitte le Parti communiste pour rejoindre le mouvement de la « Nouvelle gauche » (New Left). Il participe à la création de la New Left Review, mais s’oppose à Perry Anderson qui se réfère au stalinien Althusser. Edward P. Thompson dénonce cette version dogmatique d’une « forme religieuse du marxisme ».

En 1723, le Black Act est adopté en Angleterre. Cette législation défend la propriété privée et réprime la chasse et diverses activités.

Une bureaucratie forestière fait appliquer la loi, tout en défendant ses intérêts propres. Mais les paysans organisent une résistance collective pour garder le contrôle des terres contre les riches seigneurs qui se les accaparent. Les paysans n’hésitent pas à s’approprier le bois qui se trouve sur les terres qui ne leur appartiennent pas. Une bande de braconniers s’organise pour pouvoir prendre des animaux et riposter face aux gardes chasse. Les Blacks, amenés par le « roi Jean », incarnent la résistance populaire face au pouvoir féodal. « En 1720-1722, le parc de l’évêque fut attaqué à plusieurs reprises, sa horde de cerfs fut décimée, ses maisons brûlées, son bois détruit, et l’on fit feu sur son bétail », décrit Edward P. Thompson.

Les Blacks s’apparentent à des justiciers qui tranchent les litiges qui concernent les droits sur le bois, le pâturage et la pêche. Ils détruisent les forêts lorsque les seigneurs interdisent les paysans de prendre du bois. Mais une simple menace suffit à faire plier le pouvoir des propriétaires. Le « roi Jean » est même comparé au légendaire Robin des bois. « Le ressentiment accumulé pendant des décennies le protégea, lui et sa bande, ce qui lui permit de se déplacer au grand jour et de faire régner une justice du peuple », souligne Edward P. Thompson. Ces rebelles sociaux diffusent des pratiques de résistances individuelles. Des braconniers, des voleurs, des contrebandiers, des pêcheurs et des forestiers n’hésitent plus à enfreindre l’autorité féodale.

Mais le gouvernement royal s’attache à réprimer les Blacks. Non seulement pour leur action, mais aussi car ils peuvent devenir une force politique. « Les Blacks, pendant une année oui deux, avaient joui du soutien des communautés forestières, comme les Luddites, plus tard, jouiraient du soutien de celles du textile », observe Edward P. Thompson. Le Black Act permet alors d’imposer une répression judiciaire particulièrement dure. Il s’agit de faire des exemples pour dissuader les paysans de commettre des actions illégales. « Ce dont témoignait le Black Act, c’était le long déclin de l’efficacité des méthodes anciennes de contrôle et de discipline de classe, et leur remplacement par un moyen standard d’autorité : l’usage exemplaire de la terreur », analyse Edward P. Thompson.

Malgré sa neutralité affichée, la législation défend surtout une politique de classe pour protéger les possédants. Les droits et la satisfaction des besoins des pauvres deviennent des crimes : braconnage, vol de bois, violation de propriété privée. La loi permet de légitimer la société de classes. « Mais l’inégalité décisive résidait dans l’existence d’une société de classes, où les droits d’usage non monétaires étaient réifiés, par l’intermédiaire des tribunaux, en droits de propriété capitalistes », analyse Edward P. Thompson. Le conflit forestier oppose les utilisateurs aux exploiteurs.

Cette étude historique d’Edward P. Thompson permet une réflexion marxiste sur le droit. Selon le marxisme vulgaire, la législation se réduit à une simple "superstructure" qui reflète les nécessités d’une infrastructure des rapports de production. Les révolutionnaires ne doivent donc pas s’intéresser au droit selon cette vulgate, car il ne reflète que l’hypocrisie de la classe dominante. Pour Edward P. Thompson, le droit ne se réduit pas à une fonction mystificatrice et idéologique et mérite une étude sérieuse. Le droit dispose aussi d’une logique, avec des règles et des procédures propres. La législation permet d’organiser une société complexe. « Le « droit » était donc profondément imbriqué dans la base même des rapports de production qui, sans lui, auraient été inopérants », analyse Edward P. Thompson. Des normes concurrentes s’opposent et la loi n’incarne pas un consensus mais demeure un espace de conflit. Le droit ne se réduit pas l’idéologie d’un appareil d’État et d’une classe dirigeante. Les formes de droits expriment un conflit et un rapport de classe.

Le droit peut devenir « un instrument de choix grâce auquel ces dirigeants purent imposer de nouvelles définitions de la propriété, toujours plus à leur avantage », observe Edward P. Thompson. Le droit d’usage agraire disparaît ainsi au profit des enclosures. Mais la législation évolue également avec les luttes sociales et permet alors d’imposer des freins à l’action des dominants. La lutte autour du droit et dans les formes du droit n’est donc pas à négliger entièrement.

L’historien Philippe Minard présente ses analyses sur le texte de Thompson. Cette étude ouvre une réflexion sur la législation mais aussi sur l’opposition entre les propriétaires et les usagers. « Thompson discerne la question centrale de la propriété : l’enjeu est celui de la défense des droits collectifs contre une définition plus absolue et plus exclusive de la propriété, ouvrant la voie à l’individualisme possessif que le capitalisme fera bientôt triompher », observe Philippe Minard.

L’étude de Thompson s’inscrit dans le contexte des années 1960-1970 qui voient émerger une nouvelle histoire sociale. Cette histoire « par en bas » évoque le petit peuple, les sans grade, les délaissés et la foule des anonymes plutôt que les personnalités et les intrigues de la cour royale. L’étude sur la criminalité est privilégiée, pour lui donner un sens au regard de l’ensemble de la société. Ce courant historique permet également de se pencher sur les rouages de la justice et de l’État.

La légalité populaire conteste la légalité officielle. Cette forme de résistance s’oppose à l’exploitation économique et à la domination sociale. La « criminalité sociale » s’apparente à une forme de contestation populaire qui s’appuie la tradition des solidarités communautaires. Les droits coutumiers permettent aux paysans d’utiliser une terre qui ne leur appartient pas, notamment pour le glanage. Mais, à partir du XVIIIe, les riches propriétaires fonciers imposent des enclosures. La rentabilisation de l’investissement agricole prime sur les droits d’usage. Les clôtures interdisent l’accès et « privatisent » complètement la terre. Progressivement, « l’individualisme possessif gagne alors du terrain, ancrant dans les esprits une définition de plus en plus absolue de la propriété », décrit Philippe Minard. Le « crime social » exprime alors une protestation des dépossédés. Même si les paysans dénoncent surtout l’individualisme possessif, davantage que les structures de l’économie de marché et le principe même de propriété.

La réflexion de Thompson sur le droit semble contestable. L’historien critique bien la conception marxiste étriquée avec la législation comme simple reflet idéologique de la domination de classe. La loi permet aussi de matérialiser un rapport de force social et peut évoluer avec les luttes. Mais Thompson semble tordre le bâton dans l’autre sens. Il fait même l’apologie des mouvements strictement légalistes comme celui de Gandhi. Il semble alors s’illusionner par rapport à l’État de droit, comme supposé protecteur des libertés. C’est le rapport de force social qui fait changer la loi, et non le droit qui change le rapport de force social. Les luttes peuvent évidemment s’appuyer sur le droit, mais ne doivent pas se limiter à cet outil, au risque de devenir uniquement défensives et d’échouer.

Mais la destruction de l’Etat doit demeurer la perspective des mouvements de lutte. L’Etat n’est pas un simple instrument de la bourgeoisie comme le prétendent les marxistes-léninistes. Thompson devient alors plus intéressant que la plupart des idéologues marxistes, comme un Poulantzas redécouvert par des universitaires du Front de gauche qui aspire à gérer l'Etat plutôt qu'à le détruire. Pour eux, si l'Etat change de main, une politique différente peut être menée. Thompson montre bien que l’Etat demeure une bureaucratie autonome avec ses propres règles. Prendre le pouvoir d’Etat ne change rien. Il ne faut pas renforcer l’Etat, mais le briser pour construire une société nouvelle.

Mais Thompson permet une véritable réflexion historique. Il s’oppose au marxisme structuraliste, incarné par Althusser et Perry Anderson. Ses idéologues privilégient un marxisme mécanique et théorique qui semble coupé de la vie quotidienne. Au contraire, E. P. Thompson apprécie de reconstituer un contexte historique, de décrire des personnages, de se plonger dans les archives. Il propose une histoire empirique, en prise avec la réalité, et une description minutieuse de la vie quotidienne.

Repris sur Zones subversives

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