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10 avril 2011 7 10 /04 /avril /2011 17:33

Cet ouvrage du sociologue des conflits Ralph Dahrendorf n’a pas encore été traduit en français. Il s’inscrit dans ce qu’Auguste Comte appelait la sociologie dynamique. Il entend rendre compte de l’évolution sociale et du changement social, l’objectif étant d’en définir les dynamiques. La théorie du conflit qui est développé s’oppose à une conception fonctionnaliste de la société et s’inscrit dans une démarche agonistique de la société et de son changement.

 

Pour ce faire, l’auteur découpe le livre en deux parties, la première sur la notion de classe de Marx et ses critiques, la seconde étant à proprement parler une théorie du conflit en tant que moteur dynamique de l’évolution des sociétés. Il convient de noter que la seconde partie apporte les éléments les plus novateurs de l’ouvrage, rendant une traduction de celui-ci en français intéressante alors que la première est un commentaire plutôt banal sur la théorie des classes établie par Marx. Nous allons rendre compte des thèses présentées dans cet ouvrage afin d’en entreprendre la critique.

 

Théorie de classes

 

Le point de départ de Dahrendorf dans l’élaboration d’une théorie de classe est celle énoncée par Marx. A partir de la lecture qu’il en fait, il tentera d’élaborer une critique en intégrant l’apport des épigones qui permettra de mieux rendre compte de la composition des classes.

Il utilise la définition fragmentaire donnée par Marx dans le cinquante deuxième chapitre du troisième volume du Capital. Celui-ci étant inachevé, Dahrendorf complète les lacunes pour arriver à une énonciation de la théorie de classes. On peut s’interroger sur l’utilisation d’ un morceau tardif et fragmentaire de l’œuvre de Marx comme meilleur moyen de rendre compte de sa vision des classes.

La lutte des classes est censée être le moteur de l’Histoire[1]. Il y distingue deux classes principales au cœur de l’évolution historique : le prolétariat et la bourgeoisie. Celles-ci sont définies par leur position dans les rapports de production. La bourgeoisie, en tant que classe, est définie par la propriété et la domination exercée par celle-ci sur les travailleurs salariés. Le revenu en tant que critère n’est pas pertinent dans la théorie des classes de Marx. Les classes se définissent de deux façons. La première est l’agrégation d’individus ayant les mêmes intérêts économiques : c’est la classe en soi. La seconde définition est caractérisée par le moment où les membres de cette classe prennent conscience de leurs intérêts et s’organisent de façon à lutter pour ceux-ci : c’est la classe pour soi[2]. Une classe n’émerge sur la scène de l’Histoire que lorsqu’elle se constitue en classe politiquement. Pour Marx, selon Dahrendorf, cette typologie binaire de classe n’a pas vocation à être une description globale de la société. En effet, dans une description statique de celle-ci, comme celle effectuée dans Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, il y davantage de classes : la paysannerie, la petite bourgeoisie, le lumpen prolétariat… L’objectif n’est pas de faire une description statique de la société, mais bien de déterminer les mécanismes d’évolution de celle-ci. Dès lors, les seules classes dont l’action historique est un facteur d’évolution sont le prolétariat et la bourgeoisie. Les changements structurels s’effectuent par le biais de la lutte entre ces deux classes.

A ce moment de son résumé de la théorie des classes, Dahrendorf s’attarde sur la définition de l’appartenance à la classe bourgeoise[3]. En effet, selon sa lecture, il n’y a capitalisme que si le propriétaire des moyens de production contrôle directement les outils de production. A partir de cette définition, plutôt limitée, du mode de production capitaliste, il reprend la description faite par Marx de la société par action. Selon sa citation du troisième volume du Capital, la société par action est «la production sociale sous le contrôle de la production privée »[4], elle est «une étape nécessaire dans le processus de la reconversion du capital en propriété des producteurs, ce n’est plus la propriété privée des producteurs indépendants mais leur propriété associée, leur propriété sociale immédiate »[5]. Bien évidemment, la multinationale cotée en bourse  n’a pas été l’abolition de la propriété privée. Pour Dahrendorf, cette définition trop limitée de ce qui détermine l’appartenance à une classe, la propriété, constitue une faiblesse dans l’analyse de Marx dont les prédictions ne peuvent se réaliser. En effet, dans les trusts et les sociétés par action, il y a dissociation entre propriété des moyens de productions et contrôle de ceux-ci, qui est effectué par un nouveau groupe social, celui des managers.

A partir de ce raisonnement, l’auteur en déduit que ce qui oppose les classes est le rapport d’autorité, autrement dit, de contrôle des moyens de production. Les conflits se développent relativement à cette cette question, c’est-à-dire  de la détention de l’autorité au sein de la société. Ce postulat constitue le point de départ de la théorie des conflits développée tout au long de l’ouvrage. Avant d’examiner celle-ci plus en avant, il convient de revenir sur l’analyse relative aux théories de Marx. Si l’analyse et la réfutation de Marx s’en suivant ont le mérite d’amener convenablement la théorie des conflits de Dahrendorf, celle-ci présente quelques faiblesses au niveau méthodologique. La première est que l’ouvrage le plus fréquemment cité est le volume III du Capital. Celui-ci est incomplet, ce qui en fait une mauvaise source pour l’établissement d’une théorie de classe alors que dans la prolifique œuvre de Marx, les références possibles ne manquent pas. De même, la réécriture du chapitre cinquante deux[6] en un mélange de phrases ajoutées par Dahrendorf et de fragments du Capital, constitue des bases peu solides pour l’énonciation du modèle de classe élaboré par Marx.

La deuxième objection que l’on peut faire au raisonnement de Dahrendorf est sa définition de la classe bourgeoise. Pour lui, celle-ci se définit comme le groupe social qui contrôle et possède les moyens de production. Cette définition passe à l’as tout un pan du système de Marx. En effet, dans les autres ouvrages de Marx, ce qui caractérise les rapports de production, donc les positions au sein de ceux-ci, c’est la plus-value. Celle-ci étant extraite de la classe dominée (prolétariat), par la classe dominante détentrice des moyens de production. Ce schéma n’est d’ailleurs pas limité à l’économie capitaliste, il est présent dans les autres modes de production (féodalisme, esclavagisme…). L’oubli de la notion de plus-value et la simplification effectuée par Dahrendorf permet une critique rapide de Marx ainsi que l’élaboration d’un nouveau modèle de relations de classes. Malheureusement, cette critique n’est pas étayée et adopte une approche réductionniste de la théorie des classes de Marx. La partie qui porte sur la théorie des classes de Marx ainsi que sa critique, bien que contenant des éléments novateurs n’est pas la plus intéressante car elle manque de rigueur méthodologique. En revanche, l’intérêt de la partie sur le conflit est bien plus grand : il fournit un modèle d’appréhension du conflit très intéressant.

 

Théorie du conflit

 

La théorie du conflit social de Dahrendorf part du principe que les conflits sont créés par une divergence d’intérêt, et sont à étudier sous l’angle domination/soumission. La répartition de l’autorité (probabilité qu’un ordre avec un contenu spécifique soit obéi par un groupe spécifique de personnes[7]) est donc la cause et l’objet du conflit social. Les conflits sont le moteur du changement social. Cette vision est en contradiction avec la notion de société intégrée développée par Talcott Parsons[8]. Cette théorie du conflit comme facteur du changement social part de quatre postulats :

-          Toute société est en permanence sujette au changement, le changement est omniprésent au sein de celle-ci.

-          Chaque société est sujette aux conflits en permanence. Le conflit social est omniprésent.

-          Chaque élément d’une société est partie prenante dans le processus de changement.

-          Chaque société est basée sur la coercition de certains de ses membres sur d’autres[9].

A partir de ces postulats, Dahrendorf cherche à établir les conditions de l’émergence de conflit. Il définit la domination comme la possession de l’autorité, c’est-à-dire, le droit de produire des ordres. La soumission est définie comme l’exclusion de l’accès à l’autorité et le devoir d’obéir aux ordres[10].

Dans une situation donnée où il y a exercice d’autorité, on se trouve en présence de deux groupes dont les intérêts latents, qu’ils en aient conscience ou pas, s’opposent. Les intérêts latents de ces deux groupes sont définis par rapport aux relations d’autorité les unissant. Les groupes définis par la communauté de ces intérêts sont des quasi-groupes. L’existence de ces quasi-groupes qui sont en conflit d’intérêt (dans un conflit l’opposition est nécessairement binaire) est une fatalité dès qu’il y a une situation d’autorité. Le conflit est alors une possibilité sociale. Celui-ci n’émerge comme fait social que lorsque les membres des quasi-groupes prennent conscience de leurs intérêts. Ceux-ci, de latents, deviennent manifestes. La formulation de ces intérêts manifestes se fait par le biais de l’idéologie. Une fois celle-ci constituée, les membres des groupes ont l’outil leur permettant de se constituer en groupes d’intérêt. Celui-ci est défini comme une collectivité d’individus partageant des intérêts manifestes.

A partir de ces conceptions, l’auteur tente d’expliquer le déroulement des conflits de classes. Il définit les classes sociales comme des collectivités d’individus qui partagent des intérêts latents manifestes. Ceux-ci émergent des structures impérativement coordonnées(économie, espace politique géré par l’Etat). Pour lui, a caractère de classe tout conflit  qui émerge en rapport à la répartition structurelle d’autorité au sein des structures impérativement coordonnées. Les conflits ne sont pas obligatoirement généraux. Ils peuvent aussi être sectoriels, toujours en rapport à la répartition structurelle de l’autorité.

Les conflits varient selon deux facteurs : l’intensité et la violence. En général un groupe défend le statu quo et l’autre le changement de la répartition structurelle de l’autorité. Les conflits, une fois résolus, débouchent sur un changement de la structure sociale[11]. L’intensité du conflit détermine l’ampleur du changement social. Elle est déterminée par le degré d’organisation des classes, elle diminue si les conflits de groupes sont dissociés et non surimposés. Par exemple, c’est le cas si les luttes salariales dans la fonction publique et le secteur privé sont dissociées. Un autre exemple est celui de l’Irlande où le conflit entre catholiques et protestants se surimpose à un conflit entre possédants et travailleurs, ce qui augmente son intensité.

De même, la violence du conflit[12] détermine la rapidité du changement. Le degré de violence du conflit est déterminé par les conditions de vie de la classe dominée et par l’existence ou non d’instances de régulation des conflits. Par exemple, un cadre de négociation entre travailleurs et employeurs diminuera le degré de violence d’une grève.

Ce modèle de conflit n’est bien entendu pas recevable comme une théorie sociale totale, expliquant l’évolution des sociétés uniquement par ce facteur. Par contre c’est un modèle d’appréhension des conflits, qui, combinés à d’autres outils d’analyses, tels que les notions de Simmel sur le conflit peut permettre d’appréhender efficacement de nombreux conflits.

On pourra regretter que selon ce modèle, la seule cause des conflits soit la répartition de l’autorité. Il semblerait que les intérêts économiques de même que les enjeux symboliques (conflits de systèmes de représentation comme les guerres de religion) sont des facteurs qui peuvent mener à la constitution de groupes de conflit.

 

Intérêt sociologique de l’ouvrage

 

L’ouvrage de Dahrendorf est intéressant car il fournit un modèle de compréhension des conflits. Néanmoins il ne faut pas prendre à la lettre l’ensemble de l’ouvrage. La partie sur la théorie des classes est méthodologiquement faible et n’a comme utilité que d’amener les postulats de la théorie du conflit. L’ouvrage s’inscrit clairement dans une démarche positiviste visant à établir des lois de l’évolution sociale, or il semble douteux que ces lois aient un caractère général s’appliquant dans chaque situation de conflits. Une fois débarrassée de sa démarche nomothétique[13], et plutôt doté d’une valeur idéal-typique, ce modèle est un outil très intéressant d’analyse des conflits. Dahrendorf pense qu’il faut débarrasser Marx de ses schémas téléologiques, rejoint en cela par Castoriadis, afin d’examiner ses propositions ayant une valeur scientifique, c’est-à-dire vérifiables scientifiquement et ayant un caractère réfutable. De même, nous pensons que la théorie de Dahrendorf prend tout son intérêt une fois débarrassée de ses scories positivistes et de sa prétention à constituer une théorie sociale générale. Il convient d’ailleurs de souligner l’apport réalisé dans l’étude du changement social par la prise en compte du conflit en tant que cause de l’évolution sociale.



[1] Class and class conflict in industrial society Ralph Dahrendorf, Stanford University Press, 1959, 336 p, p 9.

[2] Class and class conflict in industrial society Ralph Dahrendorf, Stanford University Press, 1959, 336 p, p 16

[3] ibid, p 21

[4] Volume III Das Kapital , New ed Berlin 1953, p 480

[5] ibid, p 478

[6] Class and class conflict in industrial society Ralph Dahrendorf, Stanford University Press, 1959, 336 p, p 9.

[7] Wirtschaft und gesellschaft Max Weber 4e édition Tümingen, 1947, p 28.

[8] Class and class conflict in industrial society Ralph Dahrendorf, Stanford University Press, 1959, 336 p, p 161

[9] Class and class conflict in industrial society Ralph Dahrendorf, Stanford University Press, 1959, 336 p, p 162

[10] Class and class conflict in industrial society Ralph Dahrendorf, Stanford University Press, 1959, 336 p, p 167

[11] Class and class conflict in industrial society Ralph Dahrendorf, Stanford University Press, 1959, 336 p, p 238

[12] Class and class conflict in industrial society Ralph Dahrendorf, Stanford University Press, 1959, 336 p, p 239

[13] Mythologie des formes sociales, Patrick Tacussel, Méridiens klincksiek, 1995, 308 p, p 10.

par Matthijs

 

 

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Published by AL Montpellier - dans Théorie
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