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6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 11:49

greve-barcelone.jpgCe 29 mars a démarré une grève d’un jour sur le territoire espagnol, à l’appel des deux centrales syndicales principales, CCOO et UGT. On en profite pour faire un petit tour du propriétaire.

Si la crise était une boîte de chocolats, (et on ne me fera pas pour autant endosser le rôle de Forrest Gump) , chacun des fameux « PIIGS » aurait sa petite particularité, un goût différent…

 

Si la Grèce sent le sapin, avec sa dette exponentielle et son impossible redressement. Si le Portugal semble asphyxié, atteint qu’il est par une précarité affolante et l’absence de deux, trois générations de travailleurs partis pour une grande partie en France chercher de l’emploi. Si l’Italie a le rôle du pays perdu dans une crise politique majeure alliée à des réalités similaires à celles de la France (inflation notamment), on peut dire que l’Espagne et l’Irlande sont les pays des extrêmes. L’Irlande, modèle de la flexibilité des années 90 et 2000, parangon de l’économie à l’Américaine, avec son salaire moyen supérieur au vieil ennemi anglais, fait face aujourd’hui à une gestion de crise drastique. L’Espagne, elle, lie de manière assez impressionnante un passé récent de boom économique à des statistiques de précarité, de chômage, de crise de l’immobilier qui la condamnent, à très court terme, à vivre une version  accélérée de l’austérité, et donc à une situation de tension sociale sans commune mesure en Europe.

Qui n’a pas entendu parler dans les médias nationaux et internationaux du fameux « miracle espagnol » ?

Si ce n’est pas le cas, il suffira de faire un tour dans les principales villes d’Espagne, des Paisos Catalans ou d ’Euskal Herria ,  pour   constater les énormes investissements qu’elles ont connu. Routes, aéroports flambants neufs, grands bâtiments d’art comme le Guggenheim à Bilbao ou Reina Sofía à Madrid, monuments modernes à Séville à Plaza Encarnación, port olympiq ue de Barcelona, cité des Sciences à Valencia et son fleuve entièrement détourné…Le grand capital a mis les moyens, et le territoire s’est vite adapté au défi d’être l’un des plus grands centres d’accueil du tourisme dans le monde.

 
Un pays passé en quelques années d’une économie vétuste et une crise de production post choc pétrolier, passant par des restructurations délirantes (ou comment Bilbao est devenue en quelques années la capitale européenne de l’autonomie ouvrière et des luttes comme celles du port de Portugalete, avant de laisser place au chômage, au mouvement punk et à la toxicomanie générale), à un des centres principaux de captation de l’économie touristique de masse, mais aussi le paradis des grandes fortunes du golfe (Marbella), le centre d’accueil des hautes classes allemandes en recherche de facilitations économiques  (Baléares), en un mot au pays du loisir et de la fête. Inutile d’aller à Vegas, l’Espagne est LE pays du jeu en Europe. On y trouve à chaque rue des petits casinos, des salles de jeu, des prolétaires enrubanés de tickets de bingo et de loterie nationale. Toute la France qui trime vient y chercher du pas cher : clopes, alcool, prostitution, caisses ; le reste dépense la nuit dans le principal secteur d’activité du pays, celui de la fête arrosée. Tout y est prétexte, du jeudi au dimanche, sans oublier les ferias, fallas, processions catholiques, jours de foot, jours feriés, festivals, etc…

Une main d’œuvre pas chère, une économie du service en explosion, et surtout une bulle immobilière sans commune mesure , et on pourrait presque donner à ce pays l’apparence d’être la treizième économie mondiale.

La réalité est bien plus inquiétante.
Pour la comprendre, cette réalité, il faut tout simplement regarder l’actualité des réformes et des statistiques de l’économie espagnole :
- L’Espagne est le pays qui a le plus fort taux de chômeurs des pays développés. On parle aujourd’hui de 5,3 millions de chômeurs, pour une population totale (pas active ! retraités, enfants, etc, tout compris !) de 47 millions de personnes : soit un taux de 22,85%. Et avec un chômage des jeunes (les moins de 25 ans) qui est près de 50%, tandis que les employés arrivant sur le marché du travail sont surnommés « nimis » (ni mismo, pas même 1000 €)

- Dans le cadre de la bulle immobilière, plus d’un million de logements excédentaires ont été construits et ne trouvent pas d’acheteur. Le secteur BTP est donc en crise totale.


Qu’ont trouvé le patronat et leur gouvernement pour sortir de cette crise ? De la flexibilité, bien sûr. Elle s’arc-boute sur deux axes principaux :
- Les fameux « recortes », coupes franches budgétaires, qui s’en prennent à tous les services, avec évidemment au premier plan l’éducation, mais aussi les financements des provinces autonomes. La marge de manœuvre de l’Etat espagnol n’est pas celle de la France, car moins centralisé. Aussi, pour agir, il faut avant tout couper les pouvoirs économiques d’ajustement locaux, sujet très sensible, héritier de l’Estado de Bienestar (état du bien-être) prôné dans le cadre de la grande réconciliation post-franquiste. Couper les budget des provinces autonomes, c’est aussi se mettre à dos une bonne partie de la bourgeoisie du territoire, notamment celles de Catalogne et du Pays Basque (les meilleurs PIB/hab se trouvent en Viskaya, Nafarroa, Catalunya, et communauté madrilène).
- Des attaques sur le salaire direct et indirect :
Baisse de l’indemnité de chômage (33 j payés au lieu de 45),
Baisse du salaire,
Facilitation du licenciement sans motif,
Intervention étatique dans le paiement d’une partie du chômage et des indemnisations,
Aide à l’embauche allant jusqu’à 4500 euros sur chaque nouvel emploi créé : les travailleurs paient pour se faire embaucher…
Facilitation du licenciement collectif pour cause de pertes à court terme,
Instauration d’un travail obligatoire pour les chômeurs sous la forme de travaux d’intérêt public.
Période d’essai d’un an pour les contrats sur des travailleurs de moins de 30 ans. Pour faire simple, vu la durée actuelle des emplois, il s’agit tout simplement d’une période d’essai permanente ne débouchant que sur des licenciements gratuits.
On pourrait faire la liste des innombrables aides économiques auxquelles s’engage l’Etat à travers cette loi, on dira simplement que c’est une attaque générale, du salaire direct et indirect, des droits des travailleurs.

Tout cela serait tout bonnement formidable, si cela ne présageait pas (je ne le souhaite pas, hein) des protestations.
Il faut dire qu’avec ces nouvelles réformes, on peut d’ores et déjà prévoir un bond du chômage. Mariano Rajoy, chef du gouvernement, parle lui-même de bien 630 000 licenciements supplémentaires cette année, soit, oui oui vous calculez bien, un total de 6 millions de chômeurs.

Alors si l’objectif est de créer de l’emploi pourquoi provoquer tous ces départs?
D’abord en segmentant. Du travail à temps partiel, ça veut dire moins de chômeurs, plus de précaires alternant entre chômage et temps partiel. À ce prix-là autant dire que remplir ses annuités retraite devient une douce chimère. Comme quoi un problème peut en régler un autre.
Ensuite, parce que c’est pas vraiment l’objectif, ha ha on vous a bien eus hein. L’objectif c’est que Ricardo, le cousin de Richard , s’en mette grave plein les fouilles et réinvestisse autant qu’il pourra sur d’autres secteurs que le BTP (il faudra d’abord détruire ou laisser à l’abandon le million de maisons construites en avance et qui ne trouvent pas de propriétaire, d’abord). Parce que pour Ricardo, là, c’est plus le BTP, c’est même plus la BtTP, là c’est la clef sous le paillasson après la déflation , puis la récession confirmée par la Banque d’Espagne, mais on aura sans doute l’occasion d’en reparler dans un autre article.


Quelle réponse du prolétariat ?

On pourrait faire une analyse bien plus large, elle sera faite sous peu, des différentes forces en présence et surtout de l´histoire socioéconomique de l Espagne. On se contentera d’un rapide panorama :
- Des syndicats assez puissants, et assez jaunes.
Il serait assez long de parler du syndicalisme espagnol, et il faut bien prendre en compte que la légalisation de ces derniers est plus que tardive (1977 !). Si l’UGT est un des plus vieux syndicats du globe, sa participation à la guerre civile du côté républicain l’a poussé à l’exil. Quant aux CCOO, les fameuses commissions ouvrières, issues de la clandestinité des années 60, largement lancées par le PCE et les organisations cathos de gauche, elles ne sont que l’ombre de ce qu’elles ont pu être. Les CCOO représentent d’ailleurs aujourd’hui le syndicat majoritaire en Espagne et la liste des appels au calme des deux frères ennemis à présent réunis dans le camp de la négociation et des tables rondes.
http://www.portaloaca.com/articulos/contra-info/2729-los-sindicatos-amarillos-ugt-y-ccoo-descartan-convocar-huelga-general.html
L’exemple le plus visible est celui de la reforma laboral, qui fait suite à un accord dûment signé par CCOO et UGT de précarisation, accord cependant jugé insuffisant par le pouvoir.
On notera à cet effet le style très « à l’américaine » des défilés des syndicats majos : un petit drapeau en plastique à l’effigie du syndicat par manifestant.

Alors pourquoi cette grève est-elle intéressante ?

Eh bien, tout simplement parce que l’activité de crise, grâce à (ou malgré, on sait pas trop) Dieu, ne se résume pas à la jaunisation des centrales syndicales. Les réalités sociales sont bien là (une ville telle que Grenade culmine à plus de 40% de chômage), et le « retour à la normale » semble aussi peu crédible qu’un lendemain de fête sans gueule de bois. Surtout si le propriétaire veut vous faire payer la soirée…

Le mouvement des indigné-e-s, sur lequel nous reviendrons une autre fois, promis, a laissé des traces fortes dans la société civile, empreintes de citoyennisme mou et de non-violence, certes. Mais depuis, force est de constater que les mobilisations sont très fortes. Un exemple parmi tant d’autres, celui de la manifestation contre les « recortes » (plan d’austérité) dans l’éducation, a réuni pas moins de 45 000 personnes. Les syndicats en attendaient 7 000…
Les manifestations du 19 février (un dimanche…les manifs ici, c’est samedi ou dimanche, et après le travail bien sûr) ont réuni, selon les chiffres, entre 50 et 500 000 manifestants, selon qu’on soit de la Guardia Civil (police) ou pas.

Enfin, il est à noter que cette journée de grève générale a été poussée par les secteurs les plus combatifs, et notamment, ironie s’il en est, par les syndicats basques indépendantistes.

La mobilisation en territoire espagnol ce 29 mars fut énorme. 

À vrai dire, cela n’a pas surpris grand monde, tant les manifestations sont massives depuis deux ans. Quelques chiffres des syndicats (ceux de la police sont tout simplement ridicules, dignes de ceux de la police marseillaise) : près de 800 000 à Barcelone, 700 000 à Madrid, 250 000 à Valence, 100 000 à Séville, 100 000 à Alicante,…un raz-de-marée qui a sans doute dépassé les mobilisations des indignados.
Les mêmes syndicats majoritaires situent à 77% l’arrêt d’activité dans le public sur tout le territoire (7%, déclare le gouvernement), avec des pics en Paisos Catalans, Galiza et en Euskal Herria (grève quasi-totale selon les syndicats, à 60% selon le patronat). En tout, 10 millions de personnes auraient suivi le mot d’ordre de grève, sur un total de 47 millions d’habitants, pour 28 millions d’actifs et 5,5 millions de chômeurs. Cela ferait presque rougir mai 36 ou 68, si l’on ne parlait pas là d’une grève…d’un jour. Quoi qu’il en soit, il s’agit sans doute de la plus grosse grève depuis la chute du franquisme et l’établissement de la monarchie parlementaire (1974).

Voilà le centre du paradoxe espagnol : de très grosses mobilisations, certes, mais peu de suivi et pas de perspectives de grève générale reconductible. Il faut dire que la stratégie des syndicats, qui n’est pas sans rappeler les fameux « temps forts » de la CGT et la CFDT en France dans le milieu des années 2000, ne peut guère mener à des débordements.

 » chaque employé au travail est brocardé, traîté d’ « esquirol » (« écureuil », jaune) »

Pourtant la tension est forte : le journal la Razón, de droite figaresque, titrait ce 29 mars « hoy trabajas para España », tandis qu’aux abords des manifestations, chaque employé au travail est brocardé, traîté d’ « esquirol » (« écureuil », jaune), tandis que des sites internet organisaient des listes d’entreprises ayant tenté de bloquer la mobilisation en leur sein ou menacé des travailleurs (https://docs.google.com/spreadsheet/lv?key=0Ag08TvuVV0D3dGU5QnQ3am10RWp3bjdvMDVSX2hmOGc&rm=full#gid=0 ).

De la tension, on peut dire qu’il y en a eu dans les rues de Barcelona où 35 personnes ont été arrêtés, durant une manifestation si dense que l’accès aux places centrales en est devenu impossible. Il est vrai que la police catalane (mossos de Esquadra) n’est pas en reste, très réputée qu’elle est pour sa violence ( manif contre le processus de Bologne en 2010, où les mossos nous montrent comment répondre au bête slogan « som estudients, no delinquents » : . Une vidéo montre par ailleurs des éléments infiltrés de la police dans la manifestation poursuivis par la foule.


D’autres incidents ont éclaté à Bilbo, Iruñea, Tarragona, Madrid. Petite touche locale, dans la presse espagnole on appelle « grupos antisistema » ceux qu’on surnomme « casseurs » chez les confrères gaulois. En Paisos Catalans, à l’issue des 76 arrestations du 29M, Artur Mas, chef du parlement et de l’organisation Catalaniste de droite libérale CiU, alliée au gouvernement, a comparé les incidents du 29M aux Kale Borroka. Cette allusion n’est pas anodine, les Kale Borroka (lutte de rue en basque) étant un groupe d’action de manifestations tombant sur le chef d’accusation d’organisation terroriste. Il n’est pas à écarter que des moyens antiterroristes soient rapidement utilisés par l’Etat, avec qui plus est l’expérience du Pays Basque où toute la gauche indépendantiste est classée terroriste. Les récentes autorisations des organisations Bildu et Amaiur, la victoire de ces derniers aux élections de novembre dernier, montrent aussi que l’Etat prend conscience d’une radicalisation en marche dans tout le territoire espagnol et plus seulement en Euskal Herria.

Comme précisé auparavant, l’UGT est le syndicat direct du PSOE et ne va sûrement pas rentrer en conflit avec l’application du plan d’austérité, quant aux CCOO, traditionnellement attachés au PCE et ayant connu un tournant cogestionnaire similaire à celui de la CFDT et de la CGT française, ils n’iront guère plus loin. Pour être complet, il faudra préciser que lesdits syndicats ne demandent pas l’abrogation mais la renégociation de la reforma laboral, et n’ont pas appelé à une nouvelle journée de mobilisation. Elle pourrait avoir lieu le 1er mai, date butoir fixée par des syndicats pas trop stressés.

Du côté des autres syndicats, il est évident qu’ils ont fort à gagner dans cette lutte avortée qui vont leur permettre des grossir leurs rangs (c’est du moins ce que déclare la CGT espagnole, qui avait jusqu’alors organisé ses propres rassemblements indépendamment des autres), mais l’ambiance n’est pas (encore) à la guerre sociale. Comme le hurlent les cortèges très minoritaires et très jeunes de la CNT « no es una fiesta, es una protesta » face aux chars des syndicats établis. Mais ces derniers, enferrés dans le devoir de mémoire et la commémoration de la guerre civile (une loi de restauration des patrimoines des organisations républicaines de 1936 leur octroie d’ailleurs beaucoup de moyens), et une stratégie isolationniste,sont une force mineure quoique non négligeable.

Dans toutes les villes d’Espagne ont été organisées des Assemblées, montrant des volontés de franchir le pas, certes, mais aussi le lent cortège de propositions citoyennistes, hippies, pour ne pas dire pire. Depuis le mouvement dit des « indignés », on a toujours pas de pétrole, mais on a plein d’idées à la con, et en tous cas on en parle.

En effet, s’il y a quelque chose, bien avant la paella, le turrón et le mauvais goût architectural période baroque-roccocco, qui caractérise la péninsule ibérique, c’est bien l’alternativisme qui le peuple.

Banques étiques, grève (très suivie par ailleurs) de la consommation pour le 29M, squatts qui ressemblent bien souvent plus à des MJC qu’à des outils de lutte, boycott des supermarchés, jardins communautaires à l’instigation de militants, et caisses de solidarité pour les prisonniers politiques de la cause animale, s’il vous plait… On pourrait presque se demander si finalement il y a vraiment une crise, tant les pratiques de période de reflux de luttes sociales sont légion.

Bref tout n’est pas encore prêt ici pour le boum final, mais au rythme où vont Ricardo et ses potes, ça devrait plus trop tarder.

Allez, en attendant qu’il se passe (très bientôt, sans le moindre doute) des choses sérieuses, on écoutera un petit « a la huelga » pour clore tout ça. Une huelga, insurrectionnelle, celle là…

 

Rick Hunter

 

Repris sur Tantquil.net

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