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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 10:12

Voici un reportage d'Article 11 sur l'emprise de la Mafia dans le Sud et de l'Italie et comment celle ci se substitue parfois à la bourgeoisie locale...

 

La route est bordée d’oliviers, d’orangers et de fenouil sauvage. Un superbe paysage de campagne calabraise gorgé de soleil, à peine scarifié par quelques lointaines éoliennes. Peu avant d’arriver, Silvio – un ami d’origine sicilienne – prévient : « À partir de maintenant, tout ce que vous voyez est contrôlé par la mafia.  » Sous les oliviers, le fumier.

La route mène au centre de rétention local, qui a été bloqué un temps en 2010 lors de la révolte des travailleurs immigrés de Rosarno – ville située à une centaine de kilomètres de là1. Aux abords, les migrants se font plus nombreux. Des hommes, jeunes pour la plupart, qui marchent le long de la route. Ils n’ont pas accès aux transports locaux – tous privatisés. Une banale manifestation de racisme ordinaire, d’après nos compagnons italiens. Comble de l’hypocrisie, ce sont ces migrants privés de droits et surexploités qui maintiennent à flot l’agriculture intensive du coin.

Un aéroport fait face au centre – « pratique » pour les expulsions... Umberto, la quarantaine, attend dans le café qui le jouxte. Les présentations faites, il raconte. Dans la région, il est le seul employé de Libera Terra. L’organisation fait partie du réseau Libera, qui regroupe plus de 1 200 associations ou collectifs italiens luttant contre la mafia de diverses manières. Libera Terra se consacre à la gestion des terres confisquées à la mafia. Six coopératives ont déjà vu le jour, et la septième s’organise progressivement, sur les 100 hectares de terres que l’association vient de récupérer dans les environs.

Le projet va à contre-pied des pratiques agricoles de la région. Il s’agit de proposer une production bio basée sur des circuits courts, afin de garder la main sur la transformation et – à terme – la commercialisation sous un label éthique. Le contexte s’y prête : jusqu’ici, il n’existait pas de production agricole pour le marché local dans la région, les camions de l’agro-industrie faisant des aller-retours à Naples. D’autres producteurs pourront ensuite rejoindre le projet s’ils respectent le cahier des charges de l’association : agriculture bio et pas de contrôle mafieux. Pour l’instant, les réactions de la population locale balancent entre rejet apeuré et attentisme dubitatif.

La Pieuvre

« Avant, dans le sud de l’Italie, on disait qu’il n’y avait pas de mafia. Maintenant, tout le monde prétend qu’elle est morte », remarque Silvio, dubitatif. À ses yeux, toutes les activités économiques alentour (agriculture, tourisme, bâtiment...) sont contrôlées plus ou moins directement par la mafia locale, la ’Ndrangheta. Et de montrer du doigt ce petit village Potemkine scintillant, non loin, dans le soleil rosé de la fin d’après-midi. Toutes les activités de cette station balnéaire sont entre les mains du clan mafieux local, la famille Arena. Les touristes l’engraissent sans avoir la moindre idée de l’envers du décor – ou sans vouloir y prêter attention.

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Crotone

Jusque dans les années 1980, la ’Ndrangheta, branche mafieuse d’origine rurale, s’était spécialisée dans les enlèvements. L’organisation tirerait désormais les deux tiers de ses revenus du trafic de cocaïne, en association avec des cartels mexicains et colombiens. Depuis l’affaiblissement de la Cosa Nostra sicilienne, la ’Ndrangheta est considérée comme l’organisation criminelle la plus prospère de la péninsule, avec un « chiffre d’affaire » estimé à 44 milliards de dollars en 20082. Soit plus ou moins le PIB de la Slovénie. Discrète, elle a su diversifier ses activités, plaçant ses billes dans des entreprises, s’adonnant au blanchiment d’argent, au trafic d’armes ou de déchets toxiques.

Plus loin s’étend un champ couvert d’éoliennes. D’après Umberto et Silvio, leurs pales seraient au centre d’un gigantesque scandale de détournement de fonds de l’Union européenne, de l’ordre de plusieurs centaines de millions d’euros. De fait, les énergies renouvelables sont un investissement logique pour toute organisation disposant de quelques fonds, particulièrement en Italie - troisième acteur européen en matière d’énergie éolienne. Une grande opération de “nettoyage”, opportunément nommée “Autant en emporte le vent”, a d’ailleurs eu lieu en Sicile, mettant à jour de complexes montages financiers autour de la construction de parcs éoliens. Détourner les grasses subventions de l’UE s’avère rentable.

Les lois de confiscation

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La lutte menée par Libera Terra s’appuie sur des outils juridiques spécifiques. Une première loi avait imposé un régime d’isolement particulier pour les chefs de clans, afin d’éviter qu’ils ne continuent à diriger leurs affaires de la prison. Puis après des années de combat et l’assassinat du leader paysan communiste Pio La Torre, la possibilité pour les juges de confisquer les biens des personnes condamnées pour conspiration mafieuse a été introduite dans le système judiciaire italien en 1982. Mais c’est une troisième loi qui permet aujourd’hui à l’association de lutter efficacement contre les mafiosi, explique Umberto : «  La première loi de confiscation ne disait pas quelle fonction devaient avoir les terrains confisqués : ils restaient en pratique entre les mains de la mafia. Libera est née en 1996, et s’est immédiatement attelée a la rédaction d’une loi obligeant à une utilisation sociale des biens confisqués. Nous avons récolté plus d’un million de signatures et lancé une loi d’initiative populaire. Elle concernait la confiscation des biens des mafieux, mais aussi des politiciens corrompus - le Parlement l’a entérinée pour les premiers, pas pour les seconds. »

Mais l’aspect légal ne suffit pas à briser l’omerta, encore moins à changer les pratiques. « Dans le sud de l’Italie, et surtout dans cette région, les pratiques mafieuses paraissent normales, explique Silvio, embrassant le paysage du regard. Les gens qui ont grandi ici ne voient pas où est le problème. Qu’il s’agisse de trouver du travail ou d’ouvrir un commerce, il faut passer par la mafia.  » Umberto précise : «  C’est pourquoi nous intégrons toujours une formation “antimafia” à nos activités. Par exemple, les personnes qui viennent pour un chantier dans une des coopératives ne bossent que le matin : l’après-midi est consacré au travail de déconstruction de l’emprise de la mafia. »

Intimidations

Une fois le processus d’expropriation lancé, les familles mafieuses résistent, explique Umberto : « Nous avons tenu un grand congrès antimafia ici-même, le 24 septembre 2010, sur ces terres confisquées au clan Arena. Pendant celui-ci, des membres du clan cultivaient ce champ « confisqué ». Quand la police leur a expliqué qu’elle saisirait leurs outils, tracteurs et machines s’ils continuaient, ils ont arrêté. Mais ils se sont vengés en détruisant cette maison, qui avait été confisquée également.  » Réaction classique : pour les mafias, il est essentiel que les biens ainsi perdus ne puissent être réutilisés, ni devenir une vitrine de la lutte contre leurs intérêts.

Les pressions subies ne sont généralement pas directes, du moins pas dans cette coopérative. D’autres ont subi des atteintes matérielles – l’une a ainsi vu tous ses oliviers centenaires coupés en une nuit – mais jamais contre les personnes. Ce serait attirer l’attention du pays entier sur le travail de l’association, ainsi que sur le clan local. Conséquence : les pressions se font plus insidieuses. « Cet autre terrain a aussi fait l’objet d’une bataille symbolique, raconte Umberto, la famille Arena habitant à 50 mètres. Le “patron”, à qui ces terres ont été confisquées et qui est théoriquement assigné à résidence, a invité les volontaires qui travaillaient ici à venir visiter « ses propriétés ». Pour montrer qu’il n’avait pas peur de nous... » Des tactiques d’intimidation qu’il est possible de contrer, explique-t-il, prenant un autre exemple : « Quand nous avons décidé de semer sur ce terrain, nous avons découvert que la famille Arena nous avait précédé. Nous avons alors décidé de récolter les plantes semées par les mafieux. Mais un problème s’est posé : impossible de trouver une moissonneuse, personne ne voulait nous en prêter une. La préfecture a donc lancé une demande publique, puis convoqué un par un les agriculteurs locaux. Cela a permis de trouver une moissonneuse, sans connaître le nom du propriétaire. Il a même fallu dissimuler tous les signes distinctifs de l’engin... Un autre souci s’est ensuite posé : personne ne voulait le conduire. Nous avons finalement trouvé deux gardes forestiers, qui sont venus en avion depuis le Nord de l’Italie. Ils étaient protégés par la police à l’aller, au retour, et pendant qu’ils moissonnaient... Et l’année suivante, quelqu’un de la région a accepté de conduire la moissonneuse.  »

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