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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 12:21

RED4-copie-1.jpgLes éditions BboyKonsian1 récidivent : après Le Théorème de la Hoggra dont il fut question il y a peu ici-même, c’est au tour de Skalpel, rappeur de feue La K-Bine2, d’allonger le corps de ses insomnies sur la table d’autopsie. Itinéraire d’un banlieusard du 93 qui n’a pas coupé le cordon avec une matrice en constante ébullition.

 

« J’ai grandi avec des fils et des filles d’immigrés maghrébins. Mon empathie et mon identification à une communauté spécifique ne sont pas théoriques. Je dis nous, quand je parle de mes frères arabes avec qui j’ai grandi, cela peut paraître bizarre pour un Uruguayen, mais ma carte de séjour et mon vécu me donnent toute la légitimité pour le faire. » Skalpel se raconte. Skalpel se situe. Skalpel s’est ouvert le bide et déballe ses entrailles pour un examen attentif. Tout ça est chaud et passablement visqueux, par moment les relents indisposent. Le type n’a pas mis de gants. Encore moins de masque. Les mesures prophylactiques, il s’en carre. Le staphylocoque doré, encore un truc que seuls les bourges ont les moyens de se payer.

Skalpel écrit. C’est pour cela qu’il est écriteur. Pas écrivain ; écriteur. La différence ? L’écrivain naît pour diffuser son message ; l’écriteur disparaît pour laisser place au sien. « Quand l’Ecriteur parle de la merde, c’est parce qu’il l’a goûtée ou au moins qu’il a fait l’effort de la renifler un peu. Il méprise les écrits théoriques qui ne sont pas tirés de la pratique, de l’expérience personnelle ou de l’enquête rigoureuse. » Veinard de première, Skalpel n’a eu qu’à ouvrir la fenêtre pour trouver la matière brute de ses cogitations : le béton de la Cité des 3 000 à Aulnay-sous-Bois où il a grandi. La Seine-Saint-Denis. Tout part de là. De la substantifique moelle du Neuf-Trois, de laquelle il a tiré sa principale inspiration. Il a rassemblé une quinzaine de texte et appelé le tout : Fables de la mélancolie. Ça donne l’impression qu’il nous écrit d’un territoire lointain, une de ces zones grises qu’on connaît si mal : quelque nervure à lumière orangée à la rigueur. La cité donc. Ses clichés. Sa violence. Ses combines. Ses médias. Ses solidarités. Son rap. Ses plans drague. Ses rêves.

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Pour les flics, Skalpel alias Emiliano est un « sale bougnoule » parmi les autres. Voilà qui fait son affaire, au Latino, même s’il est conscient qu’être un fils de réfugiés politiques Tupamaros3 a fait de lui « quelqu’un de fun et d’atypique dans la cité  ». Car Skalpel est le fruit d’une histoire, et cette histoire lui a été transmise par ses parents. Biberonné au marxisme-léninisme, le jeune homme s’est peu à peu ouvert aux idées libertaires. Il relate ses discussions politiques avec ses potes au bas des barres. Il leur parle de Cuba, de Guevara qu’il considérait à l’époque comme «  l’être humain le plus parfait que la Terre ait jamais connu  » avant que Bakary le corrige : «  L’être humain le plus parfait était le prophète Mohamed. » Beau joueur, Skalpel continue son récit. Même pas ébranlé par ce crime de lèse-laïcité… Les textes alternent : entre chroniques et cogitations personnelles, fantasmes et portraits souvent tendres. Tel celui de Mehdi dit « Montana », un pote qui ramène tout au Scarface de De Palma : « Fidel Castro ?! C’est un bonhomme ! Il est increvable et il emmerde grave les States ! En plus il déchire grave avec ses gros cigares de parrain ! »

L’écriture est brute, sans fard. La paluche pleine de cals ; les yeux rougis par de vertigineuses introspections. Les impudeurs s’enchâssent dans quelques échappées lyriques très contrôlées. Skalpel est un obsédé du contrôle. Contrôle de ses nerfs, de ses pulsions, de ses émotions. Le type n’a rien à foutre du pilotage automatique. Il sait qu’il est aux commandes de quelque chose qui le dépasse. Et ce quelque chose, cet héritage, cette brutale compréhension du monde tel qu’il va, cette conscience militante qu’il a dans son ADN comme d’autre ont chopé celui de la connerie ambiante, en fait un être éminemment redevable : «  Ma vie s’écrit en minuscule, et je ne suis même pas sûr d’être l’unique auteur de ces quelques lignes introspectives. » Il s’examine avec la patience et la minutie d’un entomologiste penché sur une nouvelle race de diptère. Le type veut comprendre. Sa propre biologie, celle de l’Histoire, la plurielle, celle des conclusions dramatiques et des épilogues revanchards, celle des luttes sociales, celle du béton des 3 000 parce qu’il fait partie de ceux qui savent « qu’aucun changement radical dans cette société ne se fera sans les habitants des quartiers populaires, des cités et des taudis modernes  ». Il met en garde ses frères et ses sœurs contre les chacals qui ne voient dans les grands ensembles périurbains au mieux qu’un réservoir à suffrages au pire qu’un cœur de cible prémâché pour les voracités cathodiques. Il pointe du doigt ces militants bon teint bon œil venus s’acheter une bonne conscience en traversant le périph’ et prévient ses frères : «  Si des gens viennent vous voir pour vous demander de militer pour telle ou telle cause, exigez d’eux de la cohérence, du suicide social, de la rupture familiale et des partages des difficultés de votre quotidien. Si c’est pour des élections, giflez-les […]. S’ils ont pitié de vous, dépouillez-les et laissez-les à poil. »

Au fond c’est une histoire de pêché originel. À partir du moment où l’individu est gagné par les idées révolutionnaires, à partir du moment où il inscrit sa vie dans un processus de transformation radicale de la société, il ne peut faire l’économie d’un minimum d’examen autocritique. Dans quelle mesure, ma vie, mes actes, mes choix sont en adéquation avec mes idéaux ? Skalpel a une fixette : la cohérence. Les lâchetés quotidiennes, les siennes propres et celles des autres, en ligne de mire. Il exècre « ceux qui sont capables de tenir un discours ultra radical dans leurs livres et d’avoir une attitude totalement opposée à ce discours dans la vie de tous les jours ». On pense à l’icône du néo-polar français proche de l’Internationale Situationniste, Jean-Patrick Manchette qui faisait, un jour d’octobre 1969, ce constat lucide sur sa propre duplicité, entre désir révolutionnaire et conservatisme petit-bourgeois : «  Je cherche donc à me ménager le pur retournement de veste. Avec le système tant qu’il pourra m’appointer abondamment. Avec la révolution dès qu’elle sera le seul moyen, ou le seul espoir, de jouir.  »4 Une posture à des années-lumière de celle défendue par Skalpel et son schéma de l’écriteur.

L’écriteur est un militant, avec tout ce que cette référence implique comme renvoi à la charge étymologique du mot : miles (le soldat). D’où ces références, latentes ou explicites, à la violence. Cette violence, Skalpel n’en fait ni l’impasse, ni un plat. Il fait avec. Par moment, elle le démange. À d’autres, elle le dérange. Les humeurs désabusées et autres manœuvres dilatoires (camarades, la situation n’est pas mûre…) conviennent peut-être au peuple du premier monde, mais dans son monde à lui, sous perfusion du trabendo et taraudé en permanence par l’urgence sociale, il y a belle lurette qu’on est rentré en résistance : «  La violence révolutionnaire c’est bien quand c’est à 5 000 kilomètres et que l’on peut suivre son évolution sur internet en enfilant son tee-shirt de Marcos, mais quand c’est au pays basque, en banlieue ou en plein Paris, c’est trop radical. »

L’endroit est idéal pour le panorama. Au loin : les bretelles d’autoroute, le clocher d’une église, et peut-être même en arrière-plan une colline quelconque que l’on devine à travers la brume. En périphérie, les rectangles érectiles de quelques tours bâties au pas de charge dans les années 1960. Des Trente-Glorieuses aux Trente-Foireuses, reste la cité. Ouvrière, populaire. Guerrière pourquoi pas. Tout est question de point de vue. Et l’on pense encore une fois que le plus important n’est pas toujours ce que l’on regarde. Mais d’où l’on regarde.

 

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