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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 12:00

melenchon_portrait_604.jpgCet article de zones subversives critique la pensée d'une gauche qui se dit radicale. Rappelons nous qu'il existe une différence entre réformisme et révolution et que le front de gauche s'inscrit clairement dans le réformisme le plus moutonnier. Au passage, c'est l'occasion d'égratigner Bourdieu, ce sociologue spécialisé dans l'enfoncement de portes ouvertes...

 

 

Bourdieu et Mélenchon : deux baudruches à dégommer. Le Front de gauche et la sociologie critique révèlent l’impasse du réformisme politique et intellectuel de la « gauche de gauche ». Pendant cette période d’élections présidentielles, un livre de Didier Eribon publié en 2007 permet de s’interroger sur la gauche et ses évolutions. Mais il défend surtout la collaboration de la « gauche critique » avec la gauche de gouvernement.

L’essai de Didier Eribon s’ouvre sur un hommage à Pierre Bourdieu. Ce sociologue s’attache à modifier les représentations sociales et à opposer, à la vision du monde libérale, des représentations anti-libérales. Il soutien les grévistes de 1995 qui s’opposent au plan Juppé de démantèlement de la Sécurité sociale. Mais, les grévistes n’ont pas besoin d’être soutenus par des sociologues et autres intellectuels. Ils s’attaquent directement à la réalité sociale en bloquant la production, ce qui est bien plus efficace que de dénoncer de simples représentations. Le militantisme de Bourdieu est inutile car il ne s’attaque pas à la réalité sociale. De plus, les grévistes n’ont pas besoin des universitaires et peuvent penser par eux-mêmes. Les tracts des grévistes ou de certains groupes libertaires expriment d’ailleurs une analyse beaucoup plus fine que les libelles simplistes publiés par Bourdieu sous le titre de Contrefeux 1 et 2. L’attachement de Didier Eribon, et de toute la « gauche de gauche », à la figure de Pierre Bourdieu pour refonder un projet politique mène à l’impasse. L’urgence n’est plus de reconstruire « une gauche enfin de gauche » mais plutôt de détruire la gauche et l’extrême gauche qui s’inscrivent dans le cadre de la démocratie représentative. Au contraire, l’urgence politique est plutôt à la destruction de la gauche sous l’impulsion des luttes sociales autonomes. 

 

 

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L’impasse de la gauche de gauche 

 

Cet essai de Didier Eribon ne se contente pas d’analyser les conséquences politiques sociales et intellectuelles de la « révolution conservatrice » qui impose l’ordre néolibéral. Il tente de construire un projet pour la gauche afin de rapprocher la gauche de gouvernement de la « gauche critique ». Ce projet n’est pas isolé puisqu’il s’exprime dans la plupart des milieux universitaires critiques et dans les revues alternatives (la Revue des livresMultitudesVacarmesLignesMouvementsContretemps), les maisons d’édition (Amsterdam, La Fabrique, Les Prairies ordinaires, Zones-La Découverte, Agone, et évidemment Raisons d'agir et Le Croquant) mais aussi dans les partis (Europe Écologie, Front de Gauche, Nouveau Parti Anticapitaliste), voire dans certains secteurs syndicalistes (CGT et Solidaires). 

Cette nébuleuse de la « gauche critique » ou « gauche radicale » considère que les luttes sociales ne se suffisent pas elles-mêmes et doivent trouver un débouché politique en votant pour une gauche enfin de gauche. Mais, ce point de vue occulte la réalité de la gauche au pouvoir. En 1981, la gauche n’a pas « trahi » ses électeurs mais s’est montré fidèle à la continuité de l’État. Cette « gauche critique » n’analyse pas les structures sociales de l’État, liées aux intérêts capitalistes, mais avec un appareil administratif qui s’inscrit dans une logique propre conservatrice. Aucune « gauche critique » n’a transformé la société depuis le pouvoir. En revanche, les luttes sociales ne se limitent pas à une simple fonction de « résistance » ou d’« indignation ». Les mouvements de lutte participent à la construction de rapports de force qui permettent de changer directement la société. 

 

 

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Le réformisme exalté de Bourdieu 

 

Mais Didier Eribon a le mérite de rappeller certains faits. La défaite de la gauche en 2002 est liée au mépris du gouvernement Jospin pour les différents mouvements sociaux. L’illusion d’un François Hollande plus à l’écoute de la contestation sociale que l’actuel président s’effondre rapidement au regard de cette expérience relativement récente. Didier Eribon se réfère à une tribune cosignée par Bourdieu dans Le Monde en 1998 et intitulée « Pour une gauche de gauche ». Ce texte naïf estime que le gouvernement devrait être davantage à l’écoute des mouvements sociaux plutôt que de les déconsidérer. Mais l’impact des luttes sociales ne dépend pas de la capacité d’écoute des pouvoirs mais de la construction d’un rapport de force par une mobilisation radicale d’ampleur. Les signataires de la tribune concluent en affirmant que les mouvements sociaux « suggèrent des perspectives politiques et avancent même parfois des projets et des programmes constitués ». Cette phrase ambiguë permet de souligner que les luttes sociales sont aussi politiques. 

Mais les mouvements contemporains ne dessinent aucun projet de société cohérent. L’idée même de leur autonomie par rapport aux partis politiques crée de la division. Les seuls programmes sont, malheureusement, les quelques mesures médiocres proposées par la Fondation Copernic ou ATTAC pour réguler le capitalisme et réformer un système d’exploitation et d’oppression qu’il faudrait pourtant abattre.


Pourtant, la réflexion sur un autre projet de société ne peut émerger que des mouvements de lutte et doit être discutée par tous au sein des assemblées générales. Didier Eribon souligne le réformisme de Bourdieu. « Il suffit de le lire pour voir qu’il insistait toujours, contre les radicalismes intransigeants, contre les logiques du tout ou rien, pour des réformes réalistes, qu’il savait ne pouvoir être que modestes » insiste Eribon. Les intellectuels de pacotille et autres universitaires apointés par l’État ignorent l’histoire du mouvement ouvrier anti-bureaucratique. Le syndicalisme révolutionnaire, ou encore l’expérience de l’Autonomie italienne, qui loin de « se complaire dans une subversion -verbale - incantatoire et dans une exaltation spontanéiste d’explosions populaires sans autres débouchés qu’elles mêmes » selon Eribon, propose des solutions immédiates articulées à un projet de société cohérent. Bourdieu défend avant tout son statut de sociologue et tente vainement de montrer son rôle indispensable. Mais tous les volumes de « sociologie critique » révèlent leur vacuité face aux expériences des mouvements de lutte.


 

 

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L’illusion de 1981 

 

Didier Eribon rappelle également le contexte de l’élection de François Mitterrand en 1981. Le candidat de « l’union de la gauche » est porté par les mouvements sociaux des années 1970. De nombreux acteurs des luttes soutiennent le candidat socialiste avec espoir. Le Parti socialiste apparaît alors comme « une sorte de relais politique de la critique sociale, culturelle, sexuelle des années 1970 » selon Eribon. Michel Foucault apporte un soutien critique aux premières mesures du gouvernement socialo-communiste. Il observe même « une modification du rapport entre gouvernants et gouvernés ». Mais l’illusion ne dure pas. Le gouvernement soutien, en décembre 1981, la répression du général Jaruzelski contre le syndicat Solidarité et ceux qui luttent contre l’URSS en Pologne. Foucault et Bourdieu lancent un appel intitulé « Les rendez-vous manqués » pour dénoncer les déclarations du gouvernement français. Le pouvoir de gauche, avec sa morgue et son mépris, révèle sa vraie nature. « Loin de transformer l’art de gouverner, ils furent transformés par l’exercice du pouvoir, et les modalités de leur exercice du pouvoir furent façonnées par les formes instituées et traditionnelles de la gouvernementalité », analyse finement Eribon. Félix Guattari, dans Les années d’hiver, offre un témoignage similaire. Il soutien le nouveau gouvernement contre la droite conservatrice avant de déchanter rapidement.

 

Michel Foucault regrette la conception instrumentale du PS à l’égard des intellectuels. Les universitaires doivent soutenir les PS mais les partis ne prennent pas en compte leurs réflexions. Mais Foucault ne remet pas en cause les notions d’intellectuels et de partis qui ne défendent que leurs intérêts, étroitement liés à l’État. Les universitaires pensent dans le cadre d’institutions bureaucratiques contrôlées par l’État tandis que les partis conservent des appareils hiérarchiques qui ne permettent pas une émulation intellectuelle collective. Les avant-gardes intellectuelles et politiques ont toujours combattu l’auto-émancipation des exploités pour mieux défendre leurs intérêts de classe dominante en devenir. Bourdieu signe un article, intitulé « Retrouver la tradition libertaire de la gauche », qui invite à se rapprocher de la CFDT. Ce syndicat capte alors « l’humeur anti-institutionnelle » et les aspirations autogestionnaires. Mais ce syndicat demeure un appareil qui s’attache à contrôler tout ce qui semble lui échapper. La CFDT accompagne progressivement toutes les mesures libérales des gouvernements successifs. 

 

 

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Le néo-conservatisme du PS 

 

Didier Eribon reprend les études de Lefebvre et Sawicki sur le PS. Ce parti s’ouvre aux mouvements sociaux, aux luttes des minorités et à l’effervescence contestataire des années 1970. En 1973, son programme s’intitule même « Changer la vie ». La transformation du PS ne s’explique pas uniquement par son passage au pouvoir. Selon Lefebvre et Sawicki la professionnalisation du PS, qui devient un parti d’élus et non de militants, explique ses évolutions. L’expertise, « l’ethno-centrisme social », le faible ancrage social du parti le rendent moins sensible aux aspirations des classes populaires. Le PS apparaît comme une machine électorale destinée à fournir des postes à des énarques. Mais Didier Eribon s’attache également à analyser les transformations dans les représentations sociales de la gauche. Sciences Po alimente les médias et les universités avec sa pensée conservatrice. La société est perçue comme une simple agrégation d’individus déconnectés de leur origine de classe. La nécessité du « vivre ensemble » prime sur l’analyse des antagonismes sociaux. 

 

Didier Eribon décrit l’offensive néo conservatrice dans l’université, les médias et la politique à partir des années 1980. Selon lui, la vieille pensée de droite n’élabore aucune idée nouvelle. La nouveauté réside dans son influence sur la gauche qui adopte progressivement ses représentations. Raymond Aron, François Furet et la Fondation Saint-Simon s’attachent à discréditer toute forme de pensée critique au sein de la gauche. L’intellectuel doit se mettre au service du pouvoir et de l’ordre établi pour s’opposer à la pensée critique et aux mouvements sociaux. 

 

 

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La liquidation de la pensée critique

 

La philosophie politique et l’apologie des « Droits de l’Homme » remplacent le marxisme considéré comme un courant de pensée homogène associé au totalitarisme. Didier Eribon évoque la réflexion du sociologue Henri Lefebvre et des théoriciens de l’école de Francfort (Adorno, Horkheimer et Marcuse) qui élaborent un marxisme critique très éloigné de toute forme de totalitarisme. La pensée de Maximilien Rubel et sa lecture de Marx peut également être évoquée. Luc ferry et Alain Renaut, dans La pensée 68, dénoncent l’anti-humanisme de la réflexion de Bourdieu, Deleuze, Derrida ou Foucault.

 

La philosophie politique doit remplacer les sciences sociales qui expliquent les causes sociales qui déterminent les comportements des acteurs. La recherche du « Bien commun » s’oppose aux mouvements sociaux qui défendent des intérêts de classe. Mais au retour à Kant succède l’opposition aux « droits de l’Homme » pourtant valorisés lorsqu’il s’agissait de liquider le marxisme. Les essais médiocres de Marcel Gauchet synthétisent cette pensée conservatrice hostile à toute forme de lutte sociale. Pour lui, l’État doit garantir l’intérêt général contre les différents égoïsmes et intérêts particuliers qui s’exprimeraient dans les mouvements sociaux. Les conservateurs veulent « faire triompher toujours la « sérialité » (qui dépolitise en individualisant) contre les mouvements sociaux (qui politisent en mobilisant) » selon Didier Eribon.

L'auteur se réfère à l’effervescence intellectuelle des années 1968, avec une politisation de la vie quotidienne et une expression radicale des subjectivités. 

 

 

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La gauche contre la rue

 

Malgré des analyses pertinentes sur l’évolution idéologique de la gauche en France, Didier Eribon se raccroche à vouloir mener une autre politique de gauche. Il se réfère au texte de Bourdieu sur « La démission de l’État » et préconise de nouvelles politiques publiques. Il reprend même le bon vieux discours de la gauche responsable au service du pouvoir et des réformes, qu’il fustige pourtant quelques lignes plus haut, en renvoyant dos à dos la « radicalité » et le néo-conservatisme. Didier Eribon considère que les mouvements sociaux doivent aiguiller les politiques publiques mais ne doivent surtout pas tenter de changer directement la société, sans intermédiaires. Didier Eribon demeure attaché à la vieille figure de la médiation, avec le politicien ou l’intellectuel. Mais il n’est pas possible d’en savoir davantage car aucun nom n’est cité derrière le terme de « radicalité » et aucune pensée n’est clairement mise en débat. L’intellectuel doit aussi penser contre les mouvements selon Eribon. Il prend l’exemple, très révélateur, de Foucault qui impose la théorie queer contre les mouvements de libération sexuelle. Mais ceux qui luttent peuvent directement exprimer leur pensée, leurs désirs et leur subjectivité sans la médiation d’intellectuels qui tentent d’imposer de nouvelles normes pour agir et penser. De nombreux tracts et textes d’intervention politiques expriment des analyses bien plus lucides que nombre de savants livres de sciences sociales. 


Didier Eribon propose de construire un mouvement, la « gauche de gauche », indépendant du PS en attendant de « travailler avec » la gauche politique. Mais l’urgence politique est plutôt d’attaquer le PS pour détruire la gauche. Si les intellectuels critiques pouvaient nourrir des illusions à l’égard de la gauche au pouvoir en 1981, cette analyse n’est plus possible aujourd’hui. Après deux septennats de Mitterrand et cinq ans de gouvernement Jospin, la « gauche plurielle », décomposée ou recomposée, apparaît comme l’ennemi des luttes sociales et de la rue. Les mouvements contestataires doivent combattre la gauche et le PS pour devenir autonomes afin de transformer la société sans intermédiaires. L’état de la gauche décrit par Eribon semble irréversible. Pour changer la gauche, il faudrait construire un mouvement social tellement puissant qu’il pourrait tout obtenir. Construire une société communiste et libertaire semble bien plus nécessaire et désirable que d’aspirer à « travailler avec » la gauche.

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