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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 10:48

220px-Flashball_-_French_Police_01.jpgVoici un article qui explique pourquoi le 17 octobre 1961, ou la police gaulliste sous les ordres de Maurice Papon massacra plus de 300 algériens, reste toujours d'actualité....

 

[…] C’est une image irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu visé par elle. »
Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire

Un peu partout en France, des rassemblements sont organisés en ce jour pour rendre hommage aux victimes du 17 octobre 1961. Ce mardi soir là, sous une pluie battante, la police parisienne a réprimé dans le sang la manifestation organisée par la fédération de France du FLN pour protester contre le couvre-feu imposé aux Algériens.
Sous les ordres de M. Papon, préfet de police de Paris et ancien préfet de Constantine[1], les forces de police se déchainent : des Algériens sont arrêtés, tabassés, matraqués, jetés par-dessus les ponts de la capitale et de ses environs, torturés pendant des jours dans les locaux de la préfecture de police, des commissariats ou du dépôt de Vincennes. Une ratonnade institutionnelle en bonne et due forme. Quelques Marocains et Tunisiens, pris à tort pour des Algériens figurent également parmi les victimes. Le bilan est estimé à 300 morts. Plus que des morts, il s’est agi le plus souvent de « disparus ». Et un « disparu », c’est pire qu’un mort, il vous hante à vie, on ne peut ni l’enterrer, ni commencer tout à fait le travail de deuil.
Selon toute vraisemblance, les rassemblements de 2012 brasseront bien moins de monde que ceux de l’année dernière. 2011 a en effet bénéficié du double éclairage médiatique et politique que constituaient le cinquantenaire du massacre et l’entrée dans une année électorale. Ces éléments n’expliquent pas à eux seuls le peu d’intérêt manifesté par les Algérien-ne-s en France et plus largement les descendant-e-s de l’immigration coloniale et Afro-descendant-e-s pour la date du 17 octobre en particulier, et ce type de commémorations en général. Il nous semble d’ailleurs important de nous pencher un instant sur un tel désintérêt.
Celui-ci nous semble provenir en premier lieu des méthodes mêmes de mobilisation. A l’exception de 2011 (et dans une moindre mesure 2001 et 1991), les rassemblements pour rendre hommage aux victimes du 17 octobre 1961 ne réunissent la plupart du temps que des militant-e-s. La communication se fait dans les réseaux militants et une personne – fut-elle algérienne, noire, arabe, etc. – peu en lien avec ces milieux a très peu de chance d’entendre parler du rassemblement qui a lieu dans sa ville (d’autant que les médias dominants relaient assez peu ce genre d’informations).
Si ce n’est pas qu’un simple problème d’information, ça n’est pas non plus celui d’un déficit de « politisation » des populations immigrées, qui seraient peu « conscientes » de l’importance de commémorer un tel événement. Ces populations, notamment les plus démunies, sont parfaitement « conscientes » de leurs conditions de vie et des réalités de la société française. Personne – et encore moins les militant-e-s qui ne partagent pas ces conditions – n’a à leur donner de leçons sur la manière dont elles doivent vivre leur misère.
Si ces rassemblements qui dénoncent pourtant la sauvagerie de la répression d’Etat attirent si peu de monde, ce n’est donc pas seulement à cause d’un « reflux militant » ou d’une « dépolitisation » de la population. C’est surtout – et c’est là le cœur de notre propos – parce que ces rassemblements s’inscrivent dans un type de militantisme assez classique, et même dépassé, assez peu en lien avec les mobilisations concrètes contre la répression d’Etat actuelle. Et même assez peu en lien avec les conditions mêmes d’existence des populations noires, arabes, asiatiques et musulmanes qui vivent dans les quartiers pauvres de France. Luttes contre la répression d’Etat et commémorations du 17 octobre drainent ainsi deux types de publics pour une cause qui semble pourtant commune.
Car le 17 octobre 1961 est pour nous un peu plus que quelques lignes dans les livres d’histoire ou quelques images d’archives en noir et blanc diffusées à de trop rares occasions. Il ne s’agit pas non plus d’une « page sombre » de l’histoire de France, ou l’expression sanglante d’un racisme colonial désormais suranné. Pour nous, le 17 octobre se conjugue d’abord et avant tout au présent. Et si l’on ne massacre plus aujourd’hui sur le territoire français à si grande échelle et sur un aussi court laps de temps, les familles de victimes de crimes policiers et pénitentiaires savent mieux que quiconque que les conditions qui ont présidé à la tuerie du 17 octobre ne sont pas révolues[2].
On peut bien sur nous soupçonner d’exagérer ou de forcer le trait. Il est vrai qu’aujourd’hui un Arabe peut se balader à son aise dans le Quartier Latin à Paris, voir un film ou fumer une chicha en toute quiétude. Mais il peut tout aussi bien finir dans un transfo ou au mitard et ne jamais en revenir.
La puissance symbolique du 17 octobre 1961 réside à la fois dans l’ampleur de la tuerie et dans sa dimension sacrificielle. On insiste systématiquement sur le caractère non-violent de la manifestation organisée à Paris par la fédération de France du FLN, sur le fait que les manifestants étaient non armés. Si les dirigeants de la fédération n’ignoraient en rien l’état d’esprit qui régnait alors au sein des services de police français et les risques qu’ils faisaient prendre à leurs compatriotes, rien ne permet de les dépeindre comme le fait Rachid Bouchareb   dans Hors la loi comme des cyniques qui envoient sciemment les Algériens se faire massacrer[3].
En étant systématiquement mise en avant, cette dimension sacrificielle fait ainsi perdre de vue les données toujours actuelles qui rendirent si faciles l’exécution des Algériens : le racisme de la société française et des services de police, la déshumanisation concomitante dont étaient l’objet les Algériens. La propagande officielle faisait passer ces derniers pour des tueurs de flics[4]. Pour exciter les policiers, les transmissions radio faisaient ainsi état le soir du 17 octobre 1961 de tirs des manifestants contre les forces de l’ordre, et même de morts parmi celles-ci.
Mais de manière opportune, cette dimension sacrificielle sera par la suite constamment utilisée par les responsables politiques eux-mêmes pour montrer que la répression de telle ou telle manifestation ultérieure s’est faite avec bien plus de retenue et a fait bien moins de victimes. On souligne dès lors la retenue des policiers durant mai 68, devant tel ou tel piquet de grève, durant les révoltes de 2005, etc. Lors du procès en appel des « tireurs présumés » de Villiers-le-Bel, les policiers et le ministère public se féliciteront du comportement de la police, qui n’aura pas fait usage de ses armes à feu durant les deux nuits de révoltes consécutives à la mort de Lakhamy et Moushin suite au « parchocage » de leur moto par un véhicule de police. Une police qui se félicite de n’avoir tué personne lors de révoltes consécutives à un meurtre commis par elle[5].
Si la police continue de tuer – le plus souvent des Noir-e-s et des Arabes – elle continue aussi de se mobiliser, à travers ses syndicats, pour réclamer qu’on la laisse toujours plus donner libre cours à sa violence débridée. En cela, le corps policier a réitéré à maintes reprises sa fidélité au 17 octobre 1961. Durant la période qui a précédé ce massacre, plusieurs syndicats de police ont manifesté leur mécontentement devant ce qu’ils estimaient être un certain « laxisme » de leurs autorités de tutelle à l’endroit des Algériens. Plus près de nous et de façon similaire, des syndicats de police n’ont pas hésité à se mobiliser à Grasse suite aux condamnations à des peines de sursis des meurtriers d’Abdelhakim Ajimi (Ayr). Plus récemment encore, des policiers ont défilé de façon spectaculaire sur les Champs-Elysées à Paris pour protester contre la mise en examen de leur collègue qui a abattu Amine Bentounsi (Ayr) d’une balle dans le dos à Noisy-le-Sec dans la soirée du 21 avril 2012. Ces syndicats en ont profité pour réclamer à nouveau que leur soit systématiquement appliquée une « présomption de légitime défense[6] ».
Face à la persistance de cette répression d’Etat, les revendications visant à la reconnaissance par ce même Etat des crimes du 17 octobre 1961 – qu’il continue pourtant de perpétrer – apparaissent bien mal venues. Sans vouloir faire injure aux nombreux collectifs qui se mobilisent sur cette question, parmi lesquels le Collectif « 17 octobre 61 », la revendication d’une prise en charge par l’Etat de cette mémoire collective dont nous sommes porteurs a un effet terriblement démobilisateur en termes d’autonomie, d’organisation collective et de construction d’un véritable rapport de forces. A propos des lois dite commémoratives, spécialement la loi Gayssot, S. Zizek note ainsi que :
Tout en voulant affirmer les faits de l’Holocauste, ces lois neutralisent leur efficacité symbolique. A travers elles, la mémoire de l’Holocauste est externalisée, si bien que l’individu s’en trouve exempté. Qu’on m’interpelle sur le sujet, il me suffira de répondre tranquillement : « Le devoir de mémoire est inscrit dans, et réglementé par, nos textes de lois. Le problème est donc pris en charge. Qu’est-ce que vous voulez de plus ? Laissez-moi vivre en paix ! »[7]
S’il est important de garder cette mémoire du 17 octobre vivante, de veiller à ne pas l’externaliser, c’est bien parce que « du point de vue des indigènes, la mémoire ne fait sens que si elle est articulée à la critique radicale de la situation postcoloniale qui est la leur aujourd’hui » (S. Khiari, Pour une politique de la racaille). Cette critique – pour nécessaire qu’elle soit – restera inefficace et assez peu pertinente si elle n’est pas elle-même articulée à des actions concrètes, à un ancrage « militant » dans les quartiers où vivent précisément les Noir-e-s, Arabes, Asiatiques, Rroms et musulman-e-s de ce pays. S’en tenir à une critique abstraite de l’ordre postcolonial – qu’elle se veuille ou non « radicale » – ne saurait suffire, surtout en matière de répression d’Etat, où :
Il y a eu et il y aura toujours un décalage entre la décision qui est prise dans une réunion de s’intéresser à une affaire et le fait d’aller sur le terrain, de parler avec les gens, de faire avec eux. Ce n’est pas la même chose. Ce n’est ni le même degré de responsabilité, ni d’implication, ni même de légitimité. Très peu de militants sont allés au bout de cette démarche. On n’en tire pas une gloriole, mais c’est un chemin que d’autres avant nous ont tracé et que nous avons essayé de suivre à notre façon. C’est ce chemin-là qu’il faut continuer[8].
Nos ainés se sont battus pour l’indépendance de l’Algérie. Et si la foire d’empoigne pour s’accaparer les ressources du nouvel Etat a bien eu lieu, il y avait aussi des militants sincères et courageux, qui ont pris des risques et se sont exposés physiquement, eux et leurs familles, à la répression de l’Etat en France. Une certaine fidélité à cette tradition combattante est plus que jamais en crise aujourd’hui, à l’heure du repli individualiste, du « carriérisme » et du militantisme événementiel. Or, c’est bien l’image irrécupérable du 17 octobre 1961 qui risque de s’évanouir avec chaque lutte contre la répression d’Etat qui ne s’est pas reconnue visée par elle.
Marseille, le 17 octobre 2012.

[1] Entre 1956 et 1958, Maurice Papon occupe les fonctions d’inspecteur général de l’Administration en mission extraordinaire (IGAME) pour les départements de l’Est algérien (Constantine, Annaba, Batna et Sétif). Voir J-L Einaudi, La bataille de Paris, Média-Plus Algérie, 1994.
[2] Voir Sidi Mohamed Barkat, A propos d’un massacre colonial, Le colonisé comme corps d’exception, 17 octobre 1961 (URL : http://17octobre1961.free.fr/pages/dossiers/barkat.htm).
[3] Quelques « approximations » parmi d’autres d’un film dont les visées intégrationnistes font prendre à son réalisateur bien des libertés avec la réalité des événements.
[4] Si les cadres de la révolution algérienne se sont toujours divisés sur l’opportunité de mener des actions violentes sur le territoire français (au risque de tarir la source que constituaient les cotisations des quelques 400 000 Algériens présents en France), 61 policiers furent tués et 384 blessés entre 1957 et septembre 1961. Pour les seuls mois d’aout et septembre 1961, 11 policiers furent abattus et 17 blessés par le FLN. Voir J-L Einaudi, La bataille de Paris, op. cit.
[5] Voir sur ce même site l’article de Jamel des Lilas, « A Villiers-le-Bel, la souffrance est la même », A propos du procès en appel de cinq Noirs, (URL : http://www.etatdexception.net/?p=202).
[6] Voir sur ce même site notre article La peine de mort a été abolie, pas la mise à mort, Retour sur l’exécution d’Amine Bentounsi, (URL : http://www.etatdexception.net/?p=1056).
[7] Slavoj Zizek, Violence, Au diable vauvert, 2012, p. 151.
[8] Tarik Kawtari, Du comité national contre la double peine au Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (entretien), in A. Boubeker et A. Hajjat (coord.), Histoire politique des immigrations (post)coloniales, Edtions Amsterdam, 2008, p. 209-210.
Rédigé par Rafik Chekkat (October 17th, 2012)

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