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25 janvier 2012 3 25 /01 /janvier /2012 08:35


 

 

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Il y a déjà plus d'un an, le peuple tunisien se révolte. La situation politique et la colère sociale en Tunisie doivent être analysées.

 

Après les révoltes dans les pays arabes, une multitude de livres souvent médiocres tente d’analyser ses évènements. En dehors du cortège d’arabologues incompétentes ou des divers experts de pacotille, d’autres livres posent un regard plus factuel pour livrer diverses informations. Olivier Piot, grand reporter et journaliste au Monde diplomatique, décrit la « révolution tunisienne » avec des témoignages vivants.

 

  Les débuts de la révolte


La Tunisie de Ben Ali respire le jasmin sur les dépliants touristiques mais, en dehors des sentiers balisés, empeste surtout la dictature. Complicité économique et duplicité politique caractérisent les rapports entre la France et la Tunisie.

Olivier Piot est alerté le 2 janvier 2011 par un article publié sur le blog du Jura Libertaire sous le titre « Répression en Tunisie: grève nationale des lycéens ». L’enthousiasme constant du Jura libertaire semble ici pertinent. « La situation s’enlise en Tunisie: les affrontements gagnent d’autres villes » titre le blog. Olivier Piot explique l’absence d’informations par les journaux français sur la Tunisie par la censure du régimes. Pourtant, il semble évident que des journalistes qui s’intéressent peu aux luttes sociales sur leur propre territoire ne vont pas se passionner pour des révoltes qui éclatent dans des pays étrangers. Les journalistes préfèrent généralement les couloirs feutrés des palais ministériels aux saveurs de la rue. 

Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi s’immole à Sidi Bouzid. Mais deux semaines plus tard, les Tunisiens refusent toujours de s’exprimer sur le sujet. 

 

 

 

La montée de la colère


Ce n’est que dans le sud du pays qu’un Tunisien témoigne des violents affrontements avec la police qui débouchent vers les premiers morts liés à la répression des révoltes. « Il n’y a aucune « instrumentalisation politique » comme l’a déclaré le Président le 28 décembre. Sidi Bouzid, Thala, Saïda, c’est simplement un ras-le-bol des jeunes face au chômage qui gangrène ce pays » explique un syndicaliste de l’UGTT. Malgré un niveau scolaire élevé, la jeunesse ne trouve aucun débouché professionnel. Les travailleurs subissent la précarité, y compris dans le florissant secteur touristique. Ils abordent librement les difficultés liées à leur situation sociale mais refusent de critiquer Ben Ali dans un lieu public. 

L’immolation de jeunes chômeurs n’est pas un phénomène récent et inédit, mais c’est l’ampleur du phénomène qui constitue la nouveauté. 

Mais l’UGTT, principal syndicat, ne tente pas de relayer la colère sociale. Au contraire sa direction largement corrompue ne conteste pas le régime. Mais, à la base, les travailleurs s’organisent. A Gafsa, les mineurs tentent de répandre la grève générale pour lutter contre le chômage mais aussi contre l’État et son régime dictatorial. 


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Armée et religion

 

Olivier Piot revient sur l’armée, dotée d’un prestige particulier en Tunisie. Contrairement aux forces de police, l’armée apparaît comme une institution « républicaine » et bénéficie d’une bonne image auprès de la population. L’armée semble neutre. Les militaires refusent de tirer sur la foule mais ils ne peuvent pas non plus participer à un groupe politique, notamment d‘opposition au régime. Pourtant, les militaires s’attachent à défendre les intérêts des États occidentaux, la France et surtout les États-Unis. Les cades militaires de la Tunisie sont formées par la section locale du département de la Défense des États-Unis. Olivier Piot analyse de manière lucide l’attitude des États-Unis qui ont défendu leurs intérêts économiques et stratégiques. Ils s’attachent à la stabilité du régime et n’ont pas tenté de renversé Ben Ali. Seule la rue a balayé la dictature. Les États-Unis n’ont fait qu’accompagner le soulèvement populaire pour préserver l’avenir.

 

L’islam apparaît également comme une question préoccupante. Mais, si les symboles religieux irriguent la culture tunisienne, l’aliénation islamique se révèle limitée. Les jeunes portent les foulards comme des attributs de mode. « Vous savez, je suis musulmane, c’est ma culture, c’est tout. Ce foulard ne dit rien sur mes convictions religieuses. D’ailleurs, si vous tenez à le savoir, sous mon pantalon, je porte aussi un string… » témoigne une jeune femme. Pourtant l’islamisme devient un spectre constamment agité par Ben Ali et les médias occidentaux pour justifier la répression et le maintien de l’ordre politique. 

 

 

  Les causes sociales de la révolte

 

La révolte sociale s’amplifie. Avec le chômage, la population dénonce également la montée des prix des denrées alimentaires. Dans une économie administrée, avec des prix fixée par l’État, la contestation sociale devient rapidement politique. Les fractions de la bourgeoisie les plus méprisées, notamment les avocats et professeurs, s’attachent à la défense des libertés et soutiennent progressivement la colère contre le régime. La dénonciation de la répression policière fédère différents milieux sociaux. « C’est une révolte purement spontanée. Personne ne la dirige », analyse un vieux trotskyste tunisien. « Mais c’est dangereux cette pure spontanéité ! Car si personne ne donne une orientation précise à ce mouvement, il peut finir dans le chaos, l’anarchie totale et donc échouer » redoute ce marxiste-leniniste, en bon gauchiste défenseur de l’ordre. Mais il concède que c’est cette dimension spontanée et incontrôlable qui inquiète le plus le régime et l’opposition légale. 

 

Olivier Piot se penche sur l’économie tunisienne qui semble prospère. Taux de croissance élevés et propagande touristique garantissent à la Tunisie d’être bien appréciée des agences de notations. Mais, l’économie tunisienne se caractérise surtout par d’importantes inégalités sociales. Les villes les plus frappées par le chômage (non indemnisé) déclenchent le mouvement de révolte. Le 10 janvier, une grande partie des quartiers populaires des villes du sud, du centre et de l’ouest du pays s’embrasent à leur tour. 

« C’est partie à Gafsa. Dans les quartiers populaires d’El Ksar. Deux morts, des banques saccagées, des arrestations » annonce un restaurateur. La révolte s’élargie et se répand dans de nombreuses villes jusqu’ici restées à l’écart.


   

L’élargissement de la lutte


Les diplômés chômeurs et les jeunes des quartiers populaires des grandes villes rejoignent immédiatement la révolte. En revanche, la jeunesse plus privilégiée s’active virtuellement sur facebook mais descend tardivement dans la rue. Issue des quartiers pauvres, la révolte s’étend progressivement aux autres catégories de la société tunisienne. Les classes moyennes s’endettent pour s’intégrer dans la société de consommation. La bourgeoisie libérale semble également mécontente puisqu’elle se retrouve écartée du pouvoir par l’oligarchie autour de Ben Ali. Mais la bourgeoisie ne soutien pas la contestation sociale qui n’est pas propice au commerce. 

La contestation organisée semble faible. Les partis d’opposition légale collaborent avec le régime en participant aux élections, ou se révèlent inoffensifs. Les membres de l’opposition illégale (sociaux démocrates, gauchistes et islamistes) sont très souvent en exil. Les dirigeants du syndicat de l’UGTT, inamovibles et corrompus, collaborent allègrement avec le régime. Mais la contestation se développe à la base, dans les sections locales et régionales. 

Les bureaucrates de l’UGTT autorisent trois sections régionales (Sfax, Kairouan et Tozeur) à organiser la grève générale localement. 

 

« Ben Ali dégage ! » devient le slogan de la foule qui inonde la place Bourguiba à Tunis dès le 14 janvier. Ce mot d’ordre impensable quelques semaines plus tôt devient le symbole de la puissance populaire. Le dictateur doit ainsi quitter rapidement le pays après avoir tenté toutes les promesses et les réformes possibles. 

Les dirigeants du RCD tentent de récupérer la révolution pour mieux maintenir l’ordre établi. Mais la population n’est pas dupe. Les affrontements avec la police continuent pour accélérer la diffusion des libertés. Le 26 janvier, l’UGTT appelle à une grève générale particulièrement suivie pour lutter contre le nouveau régime. 

La direction de l’UGTT demande des négociations salariales. Mais ses bureaucrates déplorent des « grèves spontanées » qui bloquent plusieurs secteurs économiques du pays. La question sociale devient ainsi un enjeu central dans les luttes à venir.

 

 

   

Réflexions sur la révolte en Tunisie

 

Olivier Piot insiste sur la libération de la parole comme réalisation des « révolutions arabes ». Mais, en Tunisie, le journaliste souligne la méfiance à l’égard de la « démocratie ». Le régime de Ben Ali se présente comme démocratique et se révèle soutenu par les « démocraties » occidentales comme la France ou les États-Unis. 

Le livre d’Olivier Piot permet de restituer les faits dans leur contexte social et politique. Il insiste sur les causes sociales de la révolte tunisienne, très souvent éludées. Surtout, il rétablit un  semblant de vérité face aux diverses théories du complots qui fleurissent dans différents textes. Le complot occidental, islamiste, voire islamo-gauchiste sont souvent invoqués dans un seul but: nier l’importance des soulèvements populaires.

 

 

En revanche, l’auteur se met en scène pour raconter des anecdotes personnelles qui n’apportent pas grand-chose à la compréhension des évènements. Surtout, ce narcissisme des journalistes français se révèle indécent lorsque les reporters demeurent surtout des spectateurs passifs et relativement protégés. Les Tunisiens, au contraire, affrontent constamment la police au risque de leur vie.

 

Mais les analyses politiques qu’il présente se contentent d’une réflexion banalement sociale démocrate. « Le nouvel exécutif tunisien a fixé un cap important: la transition vers la démocratie » affirme Olivier Piot en ouverture de son livre. Pour lui, une révolution s’apparente à une chute de régime. Pourtant, même si des révoltes sociales sont à l’origine du soulèvement tunisien, cette « révolution » ne modifie en rien les rapports sociaux capitalistes, avec l’exploitation et la misère qui perdurent. L’État, avec sa répression policière, et le capitalisme perdurentmalgré la chute du régime de Ben Ali.

En revanche, la révolution tunisienne redonne sa fierté et sa dignité à tout un peuple, pourtant réputé docile et soumis. Le goût de la lutte reste dans toutes les bouches. Les libertés conquises peuvent permettre d’intensifier les révoltes à venir pour réfléchir à une autre société. Surtout, la volonté populaire apparaît comme le seul acteur de l’histoire. La rue, avec sa spontanéité indomptable, peut balayer tous les pouvoirs. 

 

Source: Olivier Piot, La révolution tunisienne. Dix jours qui ébranlèrent le monde arabe, Les petits matins, 2011

 

Repris sur zones subversives

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