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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 11:15

zombie-tunisie.jpg« Bientôt, je vais siffler la fin de la récréation ». Aurait déclaré  récemment le Général Rachid Ammar.  Alors, ou en est on? Après la manif du 9 avril violemment réprimée par le pouvoir et les barbouzes au service de Ennahda, retour sur la situation en Tunisie. 

En Tunisie, les islamistes modérés sont au pouvoir depuis la kermesse électorale du 23 octobre 2011. Ils se sont partagé les postes de pouvoir avec deux partis leur servant de caution laïque et tentent de gouverner un pays affaibli sur le plan économique et politique.

Ils doivent composer avec les anciens du régime de l’ex-président qui sont toujours présents dans les administrations centrales notamment au sein du ministère de l’Intérieur. Ces islamistes, genre «  travail, famille, patrie » ou démocratie musulmane un peu énervée (entre l’Erbakan et l’Erdogan turc) sont des agents de développement du capital dans cette zone géographique aux potentiels de croissance économique encore sous-exploités.

Toutes les formations politiques sur place ainsi que les instances financières internationales s’accordent pour soutenir une montée en gamme au niveau de la production, c’est-à-dire produire plus de plus-value relative avec plus de travail qualifié afin d’offrir indirectement un petit bol d’air au mode de production capitaliste.  (Voir à ce sujet la notion qu’est-ce que c’est… La plus-value absolue et relative ? )

A terme, l’objectif du capital est d’intégrer la rente pétrolière du Golfe dans des activités productives dans l’ensemble de la zone MENA (Middle East North Africa, comme dit la Banque Mondiale). On a d’un côté des agents de cette « normalisation » comme les Etats-Unis et le Qatar, et de l’autre, des Etats rentiers comme l’Arabie Saoudite qui ne veulent pas ce développement, de peur que la base économique et politique des pétromonarchies s’effondre.

Grosso modo, les Etats-Unis et le Qatar soutiennent les islamistes modérés (frères musulmans) et l’Arabie Saoudite (les salafistes, islamistes plus énervés et plus ou moins politisés qui veulent l’application de la loi islamique, la société de consommation halal et le retour au mercantilisme).

On a également la France  entretient des liens avec les francophiles sur place. Ceux ci sont profondément anti-islamistes et appartiennent à la classe moyenne dite éduquée. Ce sont des fils et filles de 68ards tunisiens ou de personnes qui ont réussi grâce à la fonction publique du temps où l’Etat créait une classe moyenne.  On trouve aussi des rentiers du régime de Ben Ali qui ne veulent pas que leurs rentes de monopole (importation/exportation diverses, sous-traitance de l’Europe, textile, mécanique, un peu d’électronique) fonde comme neige au soleil si l’économie se libéralise.

Les islamistes modérés sont globalement d’origine plus populaire que les non islamistes, ils ont fait de la taule ou étaient exilés et tout d’un coup arrivent au pouvoir. Cela ne plait pas à tout le monde. D’autant qu’ils placent leur clique un peu partout. Il y a donc des problèmes et tout le monde se prend la tête.

Il y a d’un côté ceux qui défendent le « modernisme » (ils sont un peu discrédités parce que sous l’ex-dictateur Ben Ali, les policiers violaient les femmes dans les commissariats au nom des droits de la femme et torturaient les hommes au nom des droits de l’homme), de l’autre, il y a les islamistes modérés (Ennahda), les salafistes (islamistes radicaux) et les anciens du régime qui n’ont pas tous fait pousser des barbes pour se la jouer islamiste. En fait tous, attendent que les islamistes modérés (Ennahda) se plantent en beauté, pour les virer avec l’aide de l’armée si possible, ce qui ferait un joli 18 brumaire. Mais bon ça ne se passe pas comme ça. Tout le monde place ses cartes, les gens sont profondément nationalistes et la plupart se disent « si le bateau coule on coule tous avec ».

« là les gens peuvent parler de politique, publier des conneries sur Internet. Pendant ce temps, l’inflation augmente… »

Au niveau de la liberté d’expression, ça n’a rien à voir maintenant que sous Ben Ali. Ben Ali c’était un peu genre Franco, là les gens peuvent parler de politique, publier des conneries sur Internet. Pendant ce temps, l’inflation augmente, le chômage aussi, et à l’intérieur du pays dans les régions les plus pauvres (zones que les Français sous la colonisation n’ont pas développées parce que ça leur servait à rien et que les présidents tunisiens Bourguiba et Ben Ali ont laissées également) , les gens commencent à s’énerver grave.

Pour le moment, y a pas de perspectives pour ces gens-là.  Ils jouent vraiment le rôle de lumpen-prolétariat (pour 15 euros ils font des manifs ou en casse une). Pour eux, il reste toutefois le salafisme, et y a plein de barjots, anciens chefs mafieux trafiquant d’alcool qui ont fait de la taule  qui deviennent salafistes.

Ils se la jouent avec leur barbe et parfois contrôlent les gens au nom de l’ordre moral (ça c’est dans l’intérieur du pays dans plusieurs petits villages où c’est la misère). Certains d’entre eux stockent des armes de Libye au cas ou on voudrait les envoyer au trou, et parfois ils reçoivent du fric d’Arabie Saoudite.

La manifestation du lundi 9 avril.

 Tout ça pour expliquer le contexte général. Donc la manifestation du lundi 9 avril (le 9 avril c’est l’anniversaire d’une émeute qui avait eu lieu en 1938 où l’armée française s’était lâchée sur les émeutiers et avait tué au moins une vingtaine de personnes), c’était pour demander à rouvrir la rue principale de la capitale (Rue Habib Bourguiba, genre les champs Elysées de Tunis) aux manifestations. Le ministère de l’Intérieur avait interdit les manifestations depuis fin mars après que ça soit parti en vrille entre théatreux et salafistes.

Bon, genre les manifestants c’était les mao-stal nationalistes arabes, les associations qu’ils contrôlent plus ou moins, des syndicalistes, les ligues de droits de l’homme. On trouvait aussi les opposants à Ennahda à l’assemblée constituante, ceux qui s’appellent les destouriens (en gros ceux qui revendiquent l’héritage de Bourguiba – le Mussolini tunisien de l’indépendance – et un peu de Ben Ali mais pas trop quoi que selon eux il ait réussi à faire des bons taux de croissance et permis aux gens de picoler sans que des barbus viennent casser les couilles). Ils ont voulu aller sur l’avenue pour montrer qu’ils sont là et que les islamistes modérés doivent se calmer avec leurs surenchères sur l’ordre moral et leur tentative de reprise en main de la sécurité (le ministre de l’Intérieur est un islamiste modéré). Ils sont venus pour dire « c’est là qu’on a fait tomber Ben Ali etc. « c’est sur cette rue, elle est au peuple » etc.

 « Les flics aidés par des barbouzes du parti islamiste ont commencé à envoyer cher, ils se sont style tapé la bourre entre eux, à qui c’est qui tape le plus fort… »

 Bon, parmi eux, y avait une partie genre  mao-stals et vieux roublards syndicalistes et une autre genre bobo grave nationaliste et post-moderne qui lutte pour la démocratie libérale. Les flics aidés par des barbouzes du parti islamiste ont commencé à envoyer cher, ils se sont style tapé la bourre entre eux, qui c’est qui tape le plus fort, les gars d’Ennahda ou tel service du ministère de l’Intérieur qu’Ennahda contrôle pas. En même temps, y en a qui se sont dit « on va éclater tout le monde, comme ça ça va mettre Ennahda dans la merde », et Ennahda s’est dit « je vais montrer un peu de quel bois je me chauffe avec ces cons de gauchos qui ont pas fait de scores aux élections et qui enseignaient à la fac et buvait des bières pendant que nous on était en taule ». Bref c’est parti en vrille, mais y a pas eu de morts.

 Si vous voulez, les commerçants (petits bourgeois) sont grave avec Ennahda et un peu avec les salafistes. Les grands bourgeois sont avec celui qui ramène le calme et permet d’exploiter tranquille, certains sont contre  Ennahda et payent des gars pour venir grossir les rangs des manifs, d’autres financent  Ennahda mais elle a plein de tunes du Golfe. Les ouvriers sont un peu encadrés par le syndicat UGTT (genre CGT années 50 + style syndicat à l’allemande ou à la ricaine) et les chômeurs un tout petit peu par des mao stals qui ont monté une union des diplômés chômeurs. Le reste, ils s’en foutent complètement, l’essentiel c’est l’emploi, le mariage, les gamins, la caisse, la baraque et l’écran plat, bref ce qu’ils considèrent, puisqu’il n’y a pour l’heure pas d’autres perspectives pour ces gens-là, comme la dignité.

 Là, l’Etat a réouvert l’avenue, ça c’est calmé, mais à tout moment ça risque de partir en couille, y a plein de petites émeutes dans l’intérieur du pays, c’est quotidien, un peu comme en Algérie et en Chine, sauf que là, il y a des gens qui sont plus motivés parce qu’en un sens c’est grâce à leur désespoir, leur révolte, leur jet de pierre, et leurs barricades que Ben Ali, représentant d’une fraction de la bourgeoisie parasitaire s’est tiré.

« Les islamistes apparaissent comme ceux qui veulent boucler la boucle de la révolution en ramenant l’ordre, mais… »

 Sinon les islamistes apparaissent comme ceux qui veulent boucler la boucle de la révolution en ramenant l’ordre, mais ils ne semblent pas vraiment y arriver  pour le moment. Certains disent que c’était meilleur quand c’était pire. D’autres que c’est une question de temps pour que la démocratie et le développement (le vrai, l’intégral) s’installe. En tout cas, y a plus la dynamique du début, anti-partisme, refus des élites, tentatives d’auto-organisation, néo-nihilisme, désir de « démocratie directe », les élections et le côté identitaire religieux ont ramené les gens dans les clous, pour l’instant…

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 16:48

pas-de-quoi-payer-v2.jpgBientôt, la France aura un président pour cinq ans de plus, sauf accident, révolution ou autres réjouissances. Et on reparlera politique,  c’est à dire gestion , en l’occurrence gestion de crise. Petite anticipation, en bref.


Le 6 mai 2012, en France comme en Grèce, c’est les élections. On peut d’ailleurs penser que les nouveaux chefs s’appelleront, après le pot de victoire. Que se diront-ils? Des félicitations, bien sûr, du genre chapeau, franchement, belle campagne, tu t’en est très bien sorti , on se voit au prochain sommet de sauvetage,  gros bisous, etc.

Et puis chacun retournera a ses petites occupations,  le front plissé par les soucis de tout un pays et de tout ses porte-monnaies. Énormes responsabilités qui pèsent sur les frêles épaules rembourrées sous le costard  de ces géants fragiles qui nous gèrent.

Tentons une petite spéculation : cette année, il n’y aura pas d’état de grâce. Pas de « 100 premiers jours », cette formule qui faisait dire a Siné qu’on avait qu’a changer de président tout les 100 jours, vu que c’était a peu près le temps qu’il nous fallait pour ne plus les supporter…

Disons plutôt 10 jours. Pourquoi 10 jours? Tout simplement car c’est le temps avant la prochaine levée de fond de la France, le 16 mai, selon le calendrier de l’Agence France Trésor.

A cette date, il est possible que les ennuis commencent. En tout cas, ils ne sauront trop tarder: flambée des taux d’intérêts, pressions sur le pouvoir pour la mise en place de mesures d’austérité…

Comme dans la blague du type qui entre dans un bar, et qui  dit au patron : un Whisky, avant que ça commence! Le patron le lui sert, un peu surpris. Il le bois cul sec, puis recommande un Whisky, avant que ça commence. Le patron le lui sert a nouveau, et lui, encore, recommande un Whisky,avant que ça commence… Le manège continue, et bientôt, le camarade client est fin bourré. Alors, le patron lui dit: euh, excusez moi, monsieur, mais il faudrait payer maintenant… Et là le pochtron de répondre: ça y  est, ça commence!

Bref, bientôt l’austérité.

 

Bientôt, la France aura un président pour cinq ans de plus, sauf accident, révolution ou autres réjouissances. Et on reparlera politique,  c’est à dire gestion , en l’occurrence gestion de crise. Petite anticipation, en bref.

Le 6 mai 2012, en France comme en Grèce, c’est les élections. On peut d’ailleurs penser que les nouveaux chefs s’appelleront, après le pot de victoire. Que se diront-ils? Des félicitations, bien sûr, du genre chapeau, franchement, belle campagne, tu t’en est très bien sorti , on se voit au prochain sommet de sauvetage,  gros bisous, etc.

Et puis chacun retournera a ses petites occupations,  le front plissé par les soucis de tout un pays et de tout ses porte-monnaies. Énormes responsabilités qui pèsent sur les frêles épaules rembourrées sous le costard  de ces géants fragiles qui nous gèrent.

Tentons une petite spéculation : cette année, il n’y aura pas d’état de grâce. Pas de « 100 premiers jours », cette formule qui faisait dire a Siné qu’on avait qu’a changer de président tout les 100 jours, vu que c’était a peu près le temps qu’il nous fallait pour ne plus les supporter…

Disons plutôt 10 jours. Pourquoi 10 jours? Tout simplement car c’est le temps avant la prochaine levée de fond de la France, le 16 mai, selon le calendrier de l’Agence France Trésor.

A cette date, il est possible que les ennuis commencent. En tout cas, ils ne sauront trop tarder: flambée des taux d’intérêts, pressions sur le pouvoir pour la mise en place de mesures d’austérité…

Comme dans la blague du type qui entre dans un bar, et qui  dit au patron : un Whisky, avant que ça commence! Le patron le lui sert, un peu surpris. Il le bois cul sec, puis recommande un Whisky, avant que ça commence. Le patron le lui sert a nouveau, et lui, encore, recommande un Whisky,avant que ça commence… Le manège continue, et bientôt, le camarade client est fin bourré. Alors, le patron lui dit: euh, excusez moi, monsieur, mais il faudrait payer maintenant… Et là le pochtron de répondre: ça y  est, ça commence!

Bref, bientôt l’austérité.

 

Repris sur Tantquil.net

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 16:42

Un nouveau blog de lutte à Montpellier s'est crée, le blog du collectif Luttons contre la précarité de Montpellier: http://luttonscontrelaprecarite-montpellier.over-blog.net/ 

Voici un de ses article sur le nombre de précaires...

 

fouet-chomage.jpg

Combien de travailleurs précaires?

 

La précarisation généralisée du salariat semble quasiment relever de l’évidence. Pourtant, en même temps, lorsque luttes ouvrières visibles il y a, les collectifs de travail semblent rassembler plutôt des « fixes »... Et d’ailleurs, qu’est-ce que la précarité ? Il est un peu difficile de s’y retrouver, et pourtant il est nécessaire d’avoir une idée de la situation réelle. Un peu de statistiques semble donc nécessaire... Par ailleurs cet article ne parle que des travailleurs donc exclut les chômeurs....

  Eh bien, il faut déjà s’entendre sur le mot. D’après l’INSEE, il y avait 25.700.000 emplois déclarés en France métropolitaine en 2009. Bien entendu, on ne connaît pas le nombre d’emplois au noir [1], et ceux qui travaillent au noir sont précaires par définition.

Parmi ces emplois déclarés, 2.800.000 sont non salariés. C’est une catégorie fourre-tout qui rassemble aussi bien des agriculteurs, des patrons, des commerçants, des artisans, des travailleurs indépendants... Il y a parmi eux des travailleur-se-s à leur compte qui sont ce que les juristes et les économistes appellent des « salariés déguisés », c’est-à-dire des gens qui sont officiellement à leur compte et réellement dans le même lien de subordination (c’est comme ça que ça s’appelle en droit) que des salariés. Combien ? Mystère.... Ceux-là aussi sont clairement dans une situation précaire, puisqu’ils n’ont même pas le minimum de couverture juridique d’un salarié.

En réalité, quand on parle de précaires, on pense aux salariés précaires. L’INSEE en recensait 2.900.000 toujours en 2009 : 400.000 intérimaires, 350.000 apprentis et 2.100.000 C.D.D. [2] Les précaires au sens strict, c’est-à-dire ceux dont le contrat est limité dans le temps, représentent donc en moyenne 12,5% des salarié-e-s ayant un emploi (1 salarié sur 8). La précarité est bien sûr plus fréquente chez les femmes (13,7% des salariées).

Mais la précarité ne désigne pas qu’un statut, elle désigne aussi une réalité, celle d’un emploi vulnérable. Il y a alors des degrés de vulnérabilité, des situations plus ou moins exposées.
On comptabilise souvent les salariées (parfois salariés) à temps partiel avec les emplois précaires. 17,3% des emplois sont des emplois à temps partiel, occupés à 80% par des femmes. Plus du tiers (37%) des employé-e-s et ouvrièr-e-s à temps partiel déclarent y avoir été contraint-e-s faute d’avoir trouvé du travail à temps plein. On peut donc considérer qu’elles (ils) ont un pied dans l’emploi et l’autre pied dans le chômage (mais ce pied là n’est pas rémunéré).
Il y a aussi la masse de salarié-e-s en C.D.I. à temps plein qui travaillent dans des petites entreprises de sous-traitance. Officiellement, ils ne sont pas concernés par la précarité au regard de leur statut. Mais ils sont sur un siège éjectable au gré des délocalisations et des changements brutaux de fournisseurs des grandes entreprises donneuses d’ordre. La seule sous-traitance industrielle (il faudrait rajouter un ensemble d’entreprises de services) employait environ 350.000 personnes en 2007.
On peut donc affirmer qu’il y a plus de 3 millions de précaires en France, mais avec une grande incertitude sur le nombre réel. Ceci dit, les précaires représentent moins d’un-e salarié-e sur six.

Une précarisation réelle

Est-il pour autant erroné de parler de généralisation de la précarité ? Eh bien non, car si on se met du point de vue de celle (celui) qui cherche un emploi, la réalité devient très différente. D’après les enquêtes du ministère du travail, lorsqu’un-e chômeur-se retrouve du travail ; il s’agit d’un CDI dans moins du tiers des cas (30%). Dans plus du tiers des cas, il s’agit d’un CDD de moins de six mois ou d’une mission d’interim. Si on résume la situation, nettement moins de 20% des emplois sont à statut précaire, mais par contre, c’est le cas de plus des 2/3 des offres d’emploi. Logiquement, la proportion d’emplois précaires monte inexorablement depuis plusieurs décennies.

Mais attention, on ne peut pas ajouter les emplois précaires proposés aux emplois précaires déjà occupés pour connaître le nombre d’emplois précaires. En effet, on peut commencer par une mission d’intérim ou un C.D.D. avant d’être embauché « en fixe ». C’est un moyen de prolonger la durée légale d’essai qui s’est généralisé. Donc, si les 2/3 des offres d’emploi sont à statut précaire, elles peuvent dans une proportion que personne ne connaît concerner en fait de l’emploi futurement en C.D.I. La première précarisation, c’est l’allongement de la durée d’incertitude pour tous ceux qui viennent d’être embauchés, et ceci pèse naturellement fortement sur les relations au travail.

Cette forme de précarisation touche particulièrement les jeunes, je dirais par définition, puisqu’ils (elles) sont forcément en position de recherche d’emploi. Près de la moitié (49%) des 15-24 ans qui travaillaient en 2009 étaient en emploi salarié précaire. La précarité est donc bien une réalité chez les jeunes. Mais là encore, il faut nuancer. Des enquêtes suivent le devenir des jeunes à l’issue de leur diplôme. Moins de quatre ans après, un tiers est en emploi précaire, de 5 à 10 ans après on tombe à 14%. C’est-à-dire que de galère en galère ils finissent par trouver un boulot.
Surtout, la réalité est très différente d’un jeune à l’autre : la moitié des sans diplôme qui ont trouvé un boulot sont précaires dans les quatre années qui suivent leur sortie du système scolaire. Or la moitié des sans diplôme sont au chômage, sans compter ceux (celles) qui se sont perdu-e-s dans les méandres des statistiques et ne sont plus comptabilisé-e-s dans ce domaine. Ca nous fait donc moins d’un quart de ces jeunes en emploi fixe. 5 à 10 ans après leur sortie du système, ils(elles) sont encore un bon quart en précaire. A l’autre bout de l’échelle sociale (si, si), le quart de ceux(celles) qui sortent du supérieur long sont en précaires, puis la proportion tombe à 9%, moins que l’ensemble des salarié-e-s donc. Cette différence de situation est encore plus importante si on sait que moins de 10% d’entre elles(eux) sont au chômage de 1 à 4 ans après l’obtention de leur diplôme.
Il faut donc dans ce domaine comme dans d’autres se méfier des préjugés : les diplômes protègent du chômage. La moitié de ceux qui s’arrêtent en 3ème ou avant se retrouvent au chômage dans les années qui suivent, et le taux ne fait qu’augmenter depuis 2003 (le tiers à l’époque), un peu moins du quart de ceux qui s’arrêtent au bac (là encore un taux en progression), et moins de 10% de ceux qui ont fait des études supérieures (du BTS au master). Leur taux de chômage à elles(eux) n’augmente pas, il diminue juste en période de reprise de l‘emploi. Si on parle tant du chômage des diplômés, c’est parce que c’est un phénomène nouveau et inhabituel.
Nous n’allons pas reprendre ici les polémiques sur le nombre de chômeur-ses qui mériteraient un article à elles seules. Mais il est difficile d’aborder la précarité sans parler du chômage. D’après le collectif « les autres chiffres du chômage », « Au 2ème trimestre 2011, les besoins d’emploi non satisfaits concernaient 5 millions de personnes en France. La majeure partie d’entre elles (2,79 millions) étaient au chômage, 1,35 million étaient en sous-emploi et 0,86 million souhaitaient travailler mais n’avaient pas fait de démarches (halo du chômage). »

Toujours d’après la même source, la majorité (54%) des inscriptions à pôle emploi viennent d’une fin de mission d’intérim ou d’une fin de CDD. On trouve là la vraie précarité, ceux et celles qui alternent missions d’intérim, CDD et chômage. Là encore, on ne peut pas donner de chiffre, en effet, les C.D.D. ou missions d’intérim ont été trop courts, ce n’est pas la peine de s’inscrire à pôle emploi, on ne touchera rien. On sait donc seulement que ces chômeur-ses recensé-e-s ne forment qu’une partie des précaires au chômage.

Les travailleurs pauvres

Encore un terme sur lequel il faut s’entendre. La pauvreté est définie en Europe d’une façon relative, ce sont ceux qui gagnent moins de 60% du revenu médian, c’est-à-dire le revenu qui partage la population en deux moitiés égales (3). Autrement dit, en 2009 en France, un pauvre gagnait moins de 954 euros par mois (ils étaient un peu plus de 8 millions dans ce cas). On peut aussi raisonner par foyer, mais le calcul est plus complexe. Un couple avec deux enfants était considéré comme pauvre en dessous de 2003 euros.

Un travailleur pauvre... travaille mais reste pauvre. Ils étaient 3.700.000 dans ce cas en 2006. Parmi eux la moitié (1.800.000) avaient travaillé sans interruption toute l’année. On peut donc ne pas être précaire mais pauvre quand même. Ceci est bien sûr dû au temps partiel. Il y a quand même un peu plus de 500.000 personnes qui ont travaillé toute l’année à temps plein pour rester pauvres.
Plus classiquement, 1.200.000 travailleurs pauvres ont alterné emploi, chômage et inactivité. Eux étaient bien en statut précaire quand ils étaient en emploi.
Ce qu’on peut retenir des statistiques sur la pauvreté, c’est qu’on ne peut pas assimiler précarité de l’emploi et pauvreté. On peut être un travailleur stable, garanti de rester proche du seuil de pauvreté toute sa vie. De toutes façons, et évidemment, la précarité ne frappe pas au hasard. Ce sont les exploités, précisément les ouvrièr-e-s et les employé-e-s qui sont le plus touché-e-s. Ils ont naturellement les salaires les plus faibles, c’est chez les ouvriers que le taux de chômage est le plus élevé, chez les employé-e-s que le temps partiel est le plus répandu, et je n’ai pas pu trouver les statistiques sur les emplois précaires dans ces catégories.

Quelles conclusions tirer de cette avalanche de chiffres ? Le terme de précarité peut avoir plusieurs sens, c’est devenu un peu un « mot-valise », et il faut se méfier des mots-valises. Si on veut dénoncer les conditions des exploité-e-s, point n’est besoin de recourir à tous ces chiffres. Mais pourquoi alors utiliser le terme plutôt de vague de précarité si c’est l’exploitation que l’on veut dénoncer ? En fait, ce terme de précarité est devenu de plus en plus usité au fur et à mesure que s’aggravait la crise du fordisme. Il désignait un nouveau type d’emplois qui échappaient aux garanties sociales acquises et aux conventions collectives. Il est passé dans le langage courant après des polémiques sur l’analyse de ce phénomène. Un discours récurrent depuis 30 ans tend à opposer les « précaires » aux « stables », comme si ces derniers avaient partie liée avec le patronat dans la montée de la précarité. La question est de savoir si on peut opposer précaires et stables, ou si le développement de l’emploi précaire n’est pas aussi un moyen de diviser les collectifs de travail et de faire pression sur les « stables », stables qui ne sont pas garantis contre les licenciements, et qui ont surtout peur de devenir précaires.

Le terme de précarisation est lui aussi à plusieurs sens. Il peut désigner la montée de la proportion d’emplois précaires, dont on vient de voir que c’est une réalité. Mais il peut laisser croire que cette situation est majoritaire chez les exploité-e-s, ce qui est loin d’être le cas. L’usage de ce terme devient dangereux si on veut réduire le sujet révolutionnaire aux précaires, abstraction faite de leur situation de classe. En revanche, si on veut désigner par là la dégradation de la condition exploitée en général, la faiblesse du rapport de forces et la déstabilisation des collectifs de travail, il est tout à fait judicieux. A condition de ne pas le chercher dans les chiffres.

Par contre, si on pense que le capitalisme ne cesse de se transformer pour mieux s’étendre et pour intensifier son exploitation, si on pense que l’analyse un peu précise de ces modalités est utile pour mieux cerner la réalité sociale, peut être un outil dans notre lutte, là, les chiffre reprennent un sens. Il peut être utile de savoir quelle est l’ampleur du phénomène, qui est touché, pour mieux réfléchir nos modalités de lutte. Lorsque nous tenons des discours sur la transformation du rapport au travail, mieux vaut savoir si nous parlons de marginalité ou d’un phénomène de plus en plus massif.


Le capitalisme semble d’ailleurs l’avoir bien compris. Il y a de moins en moins de statistiques détaillées en accès libre, le site de l’I.N.S.E.E. remanie incessamment ses méthodes de comptage et ses formes de présentation. 

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 11:17

freud.jpgLa psychanalyse a souvent été une "science" normative visant à énoncer ce qui est socialement acceptable ou pas, sécularisant le rôle du prêtre. Cela dit, des psychanalistes se sont prononcés du coté de l'émancipation et de la déconstruction. En voici un exemple...

 

 

Psychanalyste méconnu, Otto Gross apparaît comme l’un des pionniers du freudo-marxisme et de la révolution sexuelle. 

 


La psychanalyse permet d’enrichir la pensée révolutionnaire. Certes, les structures sociales, économiques et politiques du capitalisme doivent être détruites. Cependant, il semble indispensable de s’attaquer également aux normes et aux contraintes sociales. Les marxistes distinguent les superstructures, avec les appareils idéologiques, des infrastructures économiques. La psychanalyse permet une critique de la famille, de l’éducation et de la répression sexuelle pour politiser la vie quotidienne. Surtout, Otto Gross et le courant freudo-marxiste  aspirent à transformer le monde pour changer l’ensemble des relations humaines. Pour libérer l’individu, il faut détruire la société et organiser une révolution totale.


 

 

200px-Otto-gross.jpg

 

 

Un freudien hétérodoxe 

  

Le jeune Otto Gross, né en 1877 et éduqué dans un milieu bourgeois, entreprend des études de médecine pour suivre la volonté de son père. Cet étudiant se révèle timide, peu sociable, « fuyant tout particulièrement les femmes et l’alcool, d’esprit conformiste » selon l’écrivain Franz Jung. Après son doctorat, Otto Gross devient médecin sur des paquebots qui relient l’Allemagne à l’Amérique latine, région dans laquelle il goûte à l’opium et à diverses drogues. Il s’oriente progressivement vers la neurologie, la psychiatrie et la psychanalyse avec la découverte des travaux de Freud. 

En 1908, Otto Gross participe au premier congrès de psychanalyse. Il exprime déjà des réflexions hétérodoxes. Il compare Freud à Nietzsche, et décrit le fondateur de la psychanalyse comme destructeur de préjugés et révolutionnaire scientifique. Freud n’apprécie pas cet éloge original. Otto Gross discute la thèse de Freud. « Selon lui, la source principale des troubles psychiques n’est pas la sexualité, mais la plus ou moins bonne adaptation de l’individu à la société », résume Jacques Le Rider. Otto Gross développe une pensée originale qui se distingue de l’orthodoxie freudienne. Il associe la psychanalyse avec une approche biologique. Surtout, pour lui, le « problème sexuel » est en réalité un problème social. La véritable guérison des individus passe par une transformation radicale des mœurs et Otto Gross entre alors en guerre ouverte contre la société. 

En 1906, Otto Gross s’installe à Munich. Il fréquente les artistes et poètes de la bohême munichoise. Otto Gross entretien des relations avec plusieurs femmes et met en pratique ses théories sur « l’immoralisme sexuel » comme véritable libération intérieure. Ses idées radicales et son communisme sexuel l’éloignent des cercles scientifiques. Otto Gross développe une conception singulière de la psychanalyse. Les conflits refoulés découlent d’un antagonisme entre le développement personnel et les pressions sociales extérieures, notamment pendant l’enfance. Ses idées le rapprochent de la pensée anarchiste. Otto Gross esquisse une réflexion sur la folie. L’écart de la norme ne conditionne pas la dégénérescence mais peut, au contraire, devenir l’espace du génie. 

 

 

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Une pensée qui marque son siècle

 

Otto Gross souligne l’importance d’une révolution totale qui englobe le domaine culturel. « Aucune des révolutions qui appartient à l’histoire n’a réussit à établir la liberté de l’individualité. Elles ont toutes fait long feu, elles se sont toutes achevées par une hâtive réinsertion dans la normalité généralement admise. Elles ont toutes échoué car le révolutionnaire d’hier portait en lui-même l’autorité. On s’aperçoit seulement aujourd’hui que le foyer de toute autorité réside dans la famille. Et que le lien entre autorité et sexualité, tel qu’il se manifeste dans la famille avec la perpétuation du droit patriarcal, asservit toute individualité » analyse Otto Gross. Ses réflexions influencent ensuite le courant freudo-marxiste de Reich attaché à la libération sexuelle , mais aussi l’école de Francfort qui étudie la personnalité autoritaire. La « destruction de la monogamie et de sa forme encore plus pathologique, la polygamie » doit fonder de nouvelles relations humaines. 

Hans Gross, le père gardien de l’ordre moral, décide de placer son fils sous sa tutelle en 1913. La fin de la vie d’Otto Gross semble tourmentée avec la guerre, la toxicomanie et les problèmes judiciaires avec son père. Mais il publie de nombreux articles dans des revues révolutionnaires ou dadaïstes. Dans un article, il estime que le pouvoir et les institutions autoritaires s’imposent au détriment de l’épanouissement des individus.

La révolution communiste doit restaurer l’ordre matriarcal pour détruire l’autorité, la morale, le pouvoir, la soumission le mariage. Des relations libres doivent se créer entre les êtres humains, notamment les hommes et les femmes. 

Les Trois études sur le conflit intérieur dressent un bilan des relations entre la pensée de Freud et de Gross. « Le défi de cet impétueux et turbulent disciple de Freud a consisté à politisé la psychanalyse et a l’interpréter comme un programme d’action révolutionnaire » résume Jacques Le Rider. Changer le monde doit permettre de libérer l’individu, avec son éros créateur de relations d’amour.

Otto Gross inspire les milieux artistiques et littéraires. Les écrivains Franz Jung et Leonhard Frank en font même un personnage de roman. Surtout, les théories d’Otto Gross influencent Le mouvement dada, selon Raoul Hausmann. L’affirmation de l’individualité créatrice contre les institutions répressives, comme l’école ou la famille, la critique du conformisme produit par la société sont des idées qui influencent les avant-gardes artistiques. Dans les romans et la fiction, Otto Gross apparaît en anarchiste séducteur qui organise des orgies et disserte sur l’érotisme. Mais le psychanalyste participe également au mouvement dada, à travers la revue La Route libre qui aspire à « inaugurer une nouvelle technique de vie et de bonheur ». 

 

 

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Détruire les institutions autoritaires et patriarcales

 

Le psychanalyste, à partir des travaux de Freud et Adler, étudie le conflit intérieur qui oppose le propre à l’étranger, l’individu à la société. La répression des instincts et de la sexualité peuvent déboucher vers la soumission masochiste ou vers la volonté de pouvoir sadique. 

Dans une lettre rédigée en 1908, Otto Gross évoque le cas d’Elizabeth Lang qui subit l’éducation autoritaire de ses parents. « La valeur représentative de ce cas, qui me semble constituer son intérêt général, réside dans le fait qu’il prouve l’inconcevable latitude que la société laisse encore à l’abus du pouvoir parental » résume le psychanalyste. Il insiste sur « l’extraordinaire effet pathologique de l’éducation à l’origine d’une névrose du refoulement ». La famille et l’éducation répriment l’individualité pour adapter l’enfant à l’ordre social.

 

Otto Gross se penche sur le conflit entre l’individu et la collectivité. Il estime que la réflexion de Freud s’inscrit dans le sillage de la pensée de Nietzsche. « Le conflit entre l’individu et la collectivité, inscrit dans la nature des choses, se transforme, sous la pression de la vie en société, en un conflit au sein même de l’individu » analyse Otto Gross. La pathologie peut alors se développer. La répression sexuelle, chez la femme comme pour l’homme, impose le refoulement des désirs pour développer des névroses. 

 

Dans un texte de 1914, le psychanalyste attaque la famille et l’ordre patriarcal. Pour lui, la libération sexuelle passe par une libération des homosexuels et des femmes. « La formation de la position actuelle de la femme dans la société et dans la famille a été dans l’histoire humaine le traumatisme le plus général de l’humanité, et c’est de là qu’est née la souffrance qu’éprouve l’humanité d’être ce qu’elle est » estime Otto Gross. Le préjugé social de la supériorité de l’homme construit des relations humaines qui reposent sur la violence et la domination.

 

Le psychanalyste insiste sur l’importance de l’enseignement révolutionnaire pour briser l’autoritarisme et les inhibitions subis dès l’enfance. La libération des individualités et des instincts doit permettre de développer la volonté de relation contre la volonté de pouvoir. « L’objectif sera de libérer l’amour de sa destruction par les formes d’autorités latentes, que le comportement correspondant soit passif ou actif, disposition à se soumettre ou volonté de pouvoir » résume Otto Gross.

 


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  Vivre le communisme

 

Dans une lettre ouverte à Gustav Landauer publiée en 1913, Otto Gross souligne l’apport de la psychanalyse à la pensée révolutionnaire. Il estime que la libération de l’individu demeure un préalable à l’émancipation humaine. Il revient ensuite sur le conflit entre l’individu et ce qui lui est extérieur notamment la morale, les normes et contraintes sociales. Cette autorité extérieure réprime l’individualité et la créativité, dès la période de l’enfance. Otto Gross attaque les institutions comme la famille et l’éducation. Pour lui, les révolutions ont échoué car elles n’ont pas « réussit à établir la liberté de l’individu ». Une transformation de l’ensemble des rapports humains et une destruction des normes et contraintes sociales demeure alors indispensable.

« Le besoin de cette relation qui résulte de la pureté de l’expérience vécue est le fondement organique et psychique d’une nouvelle forme de vie, de croyance, de désir, et il est en même temps une communauté de vie qui donnera un contenu aux temps futurs » conclue Otto Gross dans un texte de la même période.

 

Otto Gross décrit le matriarcat comme un paradis perdu, avec l’émergence du capitalisme, des normes et des valeurs. « La solution communiste de ce problème est l’organisation matriarcale, qui est en même temps la forme la plus parfaite de vie en société puisqu’elle libère et unit tout le monde en faisant du corps social lui-même le centre et la garantit de la plus haute liberté individuelle. Le matriarcat ne connaît pas de limites ni de normes, pas de morale ni de contrôle en ce qui concerne la sexualité » décrit Otto Gross. Le psychanalyste aspire à refonder l’ensemble des relations humaines pour détruire toute forme de domination, et s’attaque notamment à la domination des hommes sur les femmes. « Dans le cadre du matriarcat, la relation entre les sexes est exempte de toute considération de devoir, de morale et de responsabilité, indépendante de tout impératif économique, juridique ou moral. Elle ne connaît ni le pouvoir ni la soumission, ni le lien contractuel, ni l’autorité, ni le mariage, ni la prostitution » développe Otto Gross. Il insiste sur la liberté dans les relations humaines et sexuelles, contre les normes et les contraintes qui régissent les sociétés. La morale et la famille autoritaire émergent pour imposer la répression sexuelle. Surtout, la femme est assignée à la passivité et à une hypocrite réserve tandis que l’homme développe une brutalité possessive. La révolution communiste passe alors par une destruction des institutions autoritaires mais aussi par une libération individuelle. 

« L’objectif ultime de tout communisme est un état dans lequel nul ne peut obtenir de pouvoir de domination politique, social, économique, autoritaire sur un autre » résume Otto Gross.

 


Source: Otto Gross, Psychanalyse et révolution (préface de Jacques Le Rider), Edition du Sandre, 2011

 

repris sur zones subversives

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 11:13

gipn.jpgVoici un article qui revient sur le rôle politique du terrorisme et de sa condamnation unanime par l'Union Nationale. Le fait de souligner que si Mohammed Merah s'était engagé dans l'armée, il aurait probablement  pu tuer en toute impunité (à l'étranger) est une chose importante à rappeler...

 

C’est tous les jours que ce monde produit de l’horreur. Dans les guerres que se mènent les États entre eux, ou contre des groupes qui, s’ils ne sont pas à proprement parler des États, ne rêvent que de pouvoir et de domination sociale et politique. A coups de bombes et autres armes frappant plus largement que les seuls adversaires soi-disant visés, c’est-à-dire frappant des centaines et des milliers d’individus qui ne demandaient pas à prendre part à ces guerres, en tout cas qui ne souhaitaient pas en crever. Cette tuerie et cette mutilation permanentes s’étendent jusque dans les conséquences sociales dues au capitalisme : par son travail, son industrie, ses nuisances, les maladies qu’il provoque en pagaille. Jour, après jour, après jour.


Cette horreur diffuse devient banale, on ne l’évoque qu’en citant des chiffres : dix morts par-ci, trente morts par-là, des centaines et des milliers de blessés. Banale comme une hécatombe suite à un tsunami, un tremblement de terre, fatale comme le sont les fureurs et le déchaînement périodique de la nature. On l’évoque donc (il est parfois plus profitable pour certains d’évoquer le drame que de le taire, les larmes mêmes pouvant être productives de façon intéressante dans ce monde pourri), on la glisse dans un bulletin d’information, rapidement, car on n’a au fond rien de bien substantiel à en dire. N’oubliez-pas, citoyens, le drame est là, la mort frappe toujours à nos portes, et face à elle, combien est douce la sécurité et la stabilité que l’État et l’afflux de marchandises vous apportent ! Que le petit quotidien de la survie continue et tout ira fort bien.

Mais tout à coup, voilà qu’un fait parmi d’autres arrête le temps qui passe, qu’une horreur parmi d’autres crève l’écran, que la normalité fait une pause, voilà qu’on devrait se mettre à réfléchir, alors que le reste du temps il faut juste courir vers nulle part. Voilà qu’il ne s’agit plus de quelques « brèves de l’horreur », lointaines et insignifiantes, mais de l’Horreur, avec sa figure terrifiante, la mort terroriste juchée sur un puissant scooter et revêtue de noir, qui a la fourberie de se masquer sous un casque intégral, pour échapper aux preux chevaliers de la police judiciaire. Elle laisse sept morts derrière elle.

Revenons rapidement en arrière. Oui la mort frappe continuellement, pas la mort qui vous enlève tranquillement la vie, pas juste celle qui fait que vous vous endormez dans votre lit un soir sans vous réveiller le lendemain matin. Pas juste celle qui vient vous rappeler que, bon gré, mal gré, la vie des êtres humains ne dure que quelques décennies et qu’il y a une fin à toute chose. Non, celle qui tape brutalement, qui laisse son paquet d’estropiés et d’amputés dans son sillon, en plus des cadavres ; celle qui laisse aussi la terreur, qui cherche à l’inscrire dans le crâne de ceux qui survivent. Qui veut frapper les esprits pour mieux paralyser le corps, déposséder les individus de toute prise en main autonome et concrète de leur existence. Comme nous le disions, cette mort-là a des médiateurs, des responsables particuliers. Ils agissent toujours au nom d’une idéologie, qu’elle soit politique ; démocratique ou non, ou bien religieuse, peu importe quelle religion particulière historiquement, ou bien tout ça à la fois. La faux qui s’abat pour occire et terroriser ne tombe pas du ciel, ou si cela arrive, c’est par un avion bombardier, ou par un lance-missile à longue portée, et pas par les foudres divines. Elle ne vient pas d’une « main invisible », mais d’un bras souvent vêtu de kaki, et peu importe quel écusson y est épinglé.

Dans le cas qui amène ces réflexions, il aurait été en effet fort plausible que sous l’habit noir du « motard déséquilibré », se cache aussi le kaki, puisqu’une des premières éventualités énumérées était qu’il s’agisse d’un ancien para à tendance néo-nazie voulant épancher ses pulsions racistes sur d’anciens collègues trop basanés à son goût, et sur des personnes identifiées comme « juives ».
Ce qui, accordons-nous sur ce point, était de l’ordre du possible. Mohamed Merah, l’homme identifié et finalement exécuté par le RAID, avait par le passé tenté de s’engager dans l’armée, au sein de la Légion étrangère. Il aurait donc tout aussi bien pu tuer autrement, et ailleurs. On l’a vu il y a quelques semaines, lorsqu’un G.I. américain en poste en Afghanistan est sorti de son camp pour aller tirer dans le tas dans un village voisin, massacrant indistinctement plusieurs personnes. Et oui, l’armée française est bien active en Afghanistan -et ailleurs- sous l’égide de l’OTAN ; occupation que les États appellent « mission de sécurisation, d’assistance et de transferts des compétences en ce domaine à l’État Afghan », et que nous appelons simplement guerre et occupation militaire. Cela signifie, à moins de vouloir changer la signification des mots, bombarder, tuer, massacrer, pacifier par la force et la contrainte, contrôler, humilier, perquisitionner et au besoin exécuter. Si le « tueur de Toulouse » avait été engagé à l’époque dans l’armée, force aurait été de conclure qu’il aurait été formé à l’école même de l’État. On ne l’aurait alors pas désigné comme « tueur sanguinaire », mais comme « simple soldat ». Dans le cas de Toulouse et de Montauban, l’acte d’appuyer sur la gâchette n’a pas été donné par le commandement militaire, et les cibles n’ont pas été désignées par lui. Pas cette fois-ci, précisément. Mais dans bien d’autres situations, dans bien plus de situations, ça l’est.

Aussi quand l’État décide de rayer de la carte des villages et des villes entières, donc des milliers de vies humaines, par le napalm, la bombe thermonucléaire, les fameuses frappes chirurgicales ou toute autre joyeuseté en sa possession, c’est la raison qui parle, la civilisation, la démocratie, et même, allons-y dans le cynisme, le Progrès et la « liberté ». Il y a donc l’horreur et les massacres justifiés, les guerres justes et les guerres saintes, et puis il y a le « tueur à scooter de Toulouse ». Celui-ci est, selon une foule d’experts qui accoure la bave aux lèvres dés que le sang coule sur le trottoir, un « fou isolé », un « déséquilibré aux motivations idéologiques », un « terroriste individualiste » (sic). Soyons clairs et nets : un type comme celui-là, on ne va pas pleurer sa mort. Mais ceci dit soyons clairs et nets jusqu’au bout : qu’est-ce qui, ces derniers jours, a fait la teneur de ce que politiciens, médias et représentants communautaires ont qualifié de « drame national » ? Voilà qu’une réponse fuse, évidente : « on ne s’en prend pas aux enfants » et « s’attaquer à des personnes en fonction de leur religion, couleur de peau, ou origines supposées, c’est de la barbarie ».

De la barbarie, bien. Je ne connais pas, personnellement, de barbares, j’en suis désolé. Je ne connais que des individus devant survivre au sein de la civilisation, entre les mailles de la grande broyeuse économique (qui mange aussi des enfants), que la politique vient souvent racoler sous des fanions verts, bleus, roses, rouges, tous tricolores au final. Certains s’y accommodent assez bien, d’autres n’en peuvent plus ; les uns crient « vive la patrie ! », d’autres en ont marre et se tirent une balle dans la tête ou se pendent, en laissant un mot disant à peu près « Travail m’a tuer ». Les uns se débrouillent comme ils peuvent pour grappiller quelques miettes, quitte à faire une crasse à un autre forcé lui aussi de se débrouiller. Les uns vantent sourire aux lèvres les vertus de cette société, du labeur et de la famille, les autres (parfois ce sont les mêmes en fait) se shootent au Prozac, juste pour... continuer. Il y en a aussi qui en ont plus qu’assez de cette foutue vie de merde, mais qui avant de casser leur pipe se rebellent, mordent la main du maître, pourrissent la vie du donneur d’ordres. Certains parmi eux s’en tirent pas trop mal, d’autres (combien de millions sur cette planète murée ?) finissent derrière des barreaux. D’autres sont assassinés par les flics. D’autres tirent dans le tas, souvent en revendiquant une cause, parfois par ce qu’on appelle par défaut nihilisme.

Je vois très bien tout ça, mais je n’ai jamais vu de barbare. Barbare, barbare... ah oui, le barbare, celui qu’on définit par opposition à la civilisation. Il y a la civilisation, et il y a la barbarie. Les barbares et les civilisés. Les citoyens et les sauvages. Les uns sont courtois et polis, mangent à table et sont propres, sont sages à l’école, utiles à la société, et celle-ci leur rend hommage par une petite dalle de marbre à l’heure dernière. Les autres... Quelle horreur ! Mais là, il s’agissait d’un nouveau type de barbare, un barbare roulant en T-MAX Yamaha et équipé d’armes automatiques. Un barbare à la pointe de la technologie, et animé par une idéologie. Mettons un peu d’ordre dans tout ce merdier. Armes de guerre, puissant engin à moteur, racisme, idéologie, agissement froid et maîtrisé, art de la gâchette et même camera embarquée. Notre barbare n’était pas habillé de peaux de bêtes, il ne tenait pas de gourdin grossièrement taillé, il avait sûrement en tête tout un argumentaire bien raisonné pour expliquer pourquoi il faut méthodiquement et froidement éliminer tout ce qui est « juif » (les militaires, c’est encore autre chose) de la surface du globe. Isolé disait-on ? « Fou » ? « Terroriste » ?

Isolé. Certainement pas. Pour notre grand malheur, des personnes qui, sans peut-être appuyer sur la gâchette à tout va, sont animés par l’idéologie raciste et/ou religieuse, il y en a eu un paquet dans le passé, il y en a encore plein aujourd’hui, et ce à tous les échelons et postes de la société, « serviteurs de Dieu » aussi bien que militaires, simple quidam anonyme ou personnage d’État. Le « tueur à scooter » agissait peut-être seul, mais ce qui le mettait en branle, son idéologie rance, occupe aussi l’esprit d’un grand nombre de gens. En d’autres termes, on parle d’arbre qui cache la forêt ou de pointe visible de l’iceberg.

Fou. Comment dire... Ce terme, en fin de compte, est aussi bancal que celui désignant les fameux « barbares ». Qui est fou, qui est « sain d’esprit » et incarnation de la Raison Pure, vaste question, qui agite peut-être frénétiquement les pensées et calculs des spécialistes, sociologues, médecins, généticiens, psychologues, psychanalystes, psychiatres et autres psychothérapeutes, mais qui à vrai dire nous laisse un peu indifférents. La folie est tantôt décrite comme l’incapacité à se conformer aux normes sociales, tantôt comme résultant au contraire d’une overdose de normalité, on parle des fous d’amour, des fous à lier. L’argent, le pouvoir, l’environnement déprimant, le travail, la jalousie, la voiture comme le métro, la possession et la dépossession, l’enfermement, les médicaments mêmes, rendent les gens « fous ». La société rend « fou ». Parler de folie dans ce cas précis, c’est empêcher de mettre le doigt sur l’idéologie et la logique morbide qui est derrière l’acte.

Terroriste. Pour l’instant, on sait que le tueur a tué, et qu’il a crée une certaine terreur. Peut-être son but était simplement de tuer, peut-être voulait-il à la fois tuer et répandre la terreur. Mais on ne le sait pas. Nous pensons en avoir assez dit au début de ce texte concernant cette question du terrorisme : qu’on invoque le Führer, je ne sais quel Dieu ou prophète, ou la République démocratique, un massacre (plus ou moins discriminé, ça ne change pas grand’ chose à l’affaire) reste un massacre, et le pouvoir reste le pouvoir, la domination veut dominer, et pour cela, tuer en masse et terroriser vont de pair ; terroriser et contrôler (de façon plus ou moins violente), terroriser pour exploiter. L’État est nécessairement terroriste, c’est lui qui a crée le concept de Terreur et la réalité qui va avec.

Et c’est l’État qui prétend, pas seulement depuis ce lundi ou quatre personnes ont été abattues devant et dans une école à Toulouse, mais depuis des décennies, mener la lutte « anti-terroriste ». « La République est bien plus forte que le terrorisme », clame le chef de l’État. On lui répondrait facilement (si on avait cette idée bizarre de vouloir dialoguer avec le pouvoir) : « La République est forte comme le terrorisme, par le terrorisme ». Certes, il serait simpliste de ne voir dans la domination que la résultante de la terreur, imposée avec force. Il y a bien aussi, une forme de consensus, d’intérêt parfois partagé entre l’État et des pans de la société, d’acceptation plus ou moins teintée de dégoût. De la servitude volontaire et de la résignation, de la servilité par lâcheté ou par conviction, par peur ou par résignation. Une résignation monnayée, peu ou prou. Une soumission obtenue par la menace de crever de faim, de se retrouver à la rue. Par la carotte et par le bâton, par le salaire et par la prison.
Toujours est-il que le gouvernement en a profité pour décréter le passage au niveau « écarlate » du plan Vigipirate, soit le niveau maximum, dans la région Midi-Pyrénées et les départements limitrophes. Pas un seul des salauds politiques, adorateurs du pouvoir, ne l’a critiqué sur ce point, et ça n’étonnera que les niais. Voici, dans le verbiage chatoyant propre au langage de l’État, ce que vise le plan Vigipirate élevé à ce niveau : « prévenir le risque d’attentats majeurs (simultanés ou non), mettre en place les moyens de secours et de riposte appropriés, des mesures particulièrement contraignantes pouvant être mises en œuvre, protéger les institutions et assurer la continuité de l’action gouvernementale". En deux mots comme en mille : occupation policière et militaire à chaque coin de rue, surveillance omniprésente, possibilité de contrôles à tout instant, en tout lieu et sans « justification formelle », peur diffuse. Il s’agit du dernier stade avant l’état d’urgence. La même chose qu’en temps normal, est-on tenté de dire. Oui, seulement avec l’effet d’annonce en plus, et avec un peu plus d’intensité et surtout plus de moyens. Le plan Vigipirate est activé depuis le début des années 90, au niveau « rouge » depuis les attentats de Londres en 2005. Mais la démocratie se réserve tout le temps la possibilité de resserrer et de desserrer l’étau de son contrôle social sur les populations en fonction de la situation : émeutes généralisées, situation pré-insurrectionnelle, état de guerre, catastrophe nucléaire...Les situations dites d’urgence, décrétables et multipliables à l’envie, permettent de mieux ancrer dans l’esprit et la peau de tout un chacun l’habitude d’être parqué, surveillé, déplacé, fiché, fliqué. De réaffirmer le monopole de la violence entre les seules mains de l’État, et de façon visible, démonstrative même. Il est donc vain de s’indigner face à de supposées « lois d’exception » qui seraient l’envers de la normalité démocratique. Les deux sont inséparables.

Que dire aussi de ce monde polarisé en identités imaginaires ? Lorsque le tueur assassine des personnes d’origine musulmane, on convoque les dits « représentants » de la « communauté » musulmane pour exprimer son chagrin. Puis lorsqu’il tue des personnes d’origine juive, on convoque les équivalents juifs. Comme si le chagrin causé par la mort d’un individu ne concernait que ses co-religionnaires, comme si le chagrin devait forcement appartenir à un groupe social bien défini. C’est dans cette confusion identitaire bien typique de l’époque, additionnée à ce que Dagerman appelait la « dictature du chagrin », que le voile nauséeux de l’autorité assoie la domination de ses sujets. Pourquoi le président se sent-il obliger d’aller s’expliquer avec le premier ministre israélien à chaque fois qu’un crime raciste est perpétré contre une personne désignée par ses agresseurs comme juive ? Ces personnes appartiennent elles à l’Etat israélien ? Ces personnes appartiennent elles à une quelconque communauté avant de s’appartenir à elles-mêmes ? Quand cela arrange le pouvoir, les victimes sont d’abord françaises, des « enfants de la République », et quand il faut brosser dans le sens du poil les lobbys religieux, on use du discours contraire. Quoiqu’il en soit on reste dans le culte de la charogne et les logiques politiques et électoralistes de récupération ou non, selon les opportunités.

Dans une unanimité touchante, nos écolo-socialo-souveraino-centro-frontdegaucho-facho-réacto mêlent donc leurs voix pour entonner : « Vive la République ! Vive l’Union Nationale ! ». Les quelques voix critiquant partiellement ce chantage se sont empressées de préciser qu’elles encourageaient par ailleurs le travail des enquêteurs et des forces de l’ordre, à savoir la Section Anti-Terroriste, et qu’en cas de changement de majorité au parlement, les moyens des services de renseignements seraient augmentés.
L’Union Nationale, parlons-en. Celle qui s’enthousiasmait dés le XIXe siècle pour aller porter les lumières républicaines dans les contrées lointaines à coup de canons, de sabre et de goupillon, celle qui permit la boucherie de 14-18, celle qui porta Pétain sur un trône, celle qui releva le capitalisme en 45 en larguant quelques bombes à Sétif et en laissant bien tranquilles les collabos, qui massacra, tortura et jeta allègrement dans la Seine pendant la guerre d’Algérie. Celle qui permet au pouvoir de mieux isoler, mater et éliminer les rétifs, les rebelles, les sans-patrie, les révolutionnaires, ceux qui crachent sur tous les drapeaux et tous les régimes. Qui refusent d’aller se faire trouer la peau et de trouer la peau des autres pour des intérêts qui ne sont pas les leurs, qui ne le seront jamais.

Nous sommes de ces derniers, et nous comptons bien ne pas rester impuissants dans la posture du refus. Nous refusons et nous combattons à la fois le chantage de l’unité nationale, le ralliement sous la bannière républicaine, qui est toujours l’horreur étatique et capitaliste. Nous refusons tout autant de crier avec les loups avides de racket communautaire et religieux, cette autre forme de muselage universel qui, loin de s’opposer à la domestication politique et au règne de l’argent, en est leur compagnon de route historique, très efficace pour diffuser hiérarchie, fatalisme, obéissance et division entre pauvres.

Si nous autres opprimés, indésirables et révoltés dans ce monde, devons critiquer et combattre jour après jour tout ce qui fait de nous des esclaves, ça ne sera jamais en tirant dans le tas, ni pour répandre la terreur et l’horreur, mais précisément pour en finir avec tout ce qui en est la cause : l’État, le racisme et le nationalisme, l’argent, Dieu.

Pour la liberté.
La liberté pour tous et toutes.

Ni citoyens, ni flics
Ni fascisme, ni démocratie
Ni religion, ni terreur
Ni fric, ni État
Ni patrie, ni nation, ni frontières
Ni maîtres, ni esclaves.

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 12:25

flics-greece.jpgUne des conséquences hallucinantes de la crise est la privatisation des missions de police. En Grèce la police est maintenant à louer au plus offrant. Voici un article de la presse bourgeoise. A quand une collecte pour louer la police grecque afin d''aider les révolutionnaires à prendre le parlement?

 

    La Grèce a décidé de mettre ses policiers en location pour cause d’austérité, « dans le but d’amortir le coût d’utilisation du matériel et des infrastructures de la police, et de les moderniser ».
    Quiconque en a les moyens peut désormais demander en Grèce le renfort des forces de l’ordre et de leur matériel, une innovation visant à regonfler les caisses publiques, a indiqué dimanche le ministère de la Protection du citoyen. Le ministère a confirmé l’adoption fin mars d’une décision ministérielle en ce sens, « dans le but d’amortir le coût d’utilisation du matériel et des infrastructures de la police, et de les moderniser ».

    Cette réforme, qui avait été adoptée en catimini, venait d’être révélée par l’hebdomadaire Proto Thema, y compris, selon une source policière, au ministre en exercice récemment nommé, Michalis Chryssohoidis, qui a peu apprécié de n’avoir pas été informé en temps voulu.

    Selon Proto Thema, la facture varie de 30 euros de l’heure pour un policier, ou 40 pour une voiture de patrouille, à 200 euros pour une vedette ou 1.500 pour un hélicoptère. Selon le ministère, cette location ne concernera que « des cas exceptionnels », et ne recevra l’aval requis que si elle ne réduit pas les capacités opérationnelles du corps.

    La gamme de services offerte va de « l’escorte de transports de matériaux dangereux ou d’œuvres d’art », à « l’accompagnement de personnes » ou le tournage de films. Ces services étaient « offerts gratuitement » depuis des années, souligne le ministère, régulièrement accusé ces dernières années d’accorder en tout favoritisme et en toute opacité des protections policières coûteuses à l’élite politique et économique du pays.

    Le ministère se prévaut aussi de ce que cette pratique serait répandue « dans bon nombre de pays de l’Union européenne ».

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    10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 10:00

    july1917.jpgLe cinéma soviétique est très connu et reconnu. A la même époque, sous l'égide de la fédération Anarco communiste, se créaient des studios de cinéma  dont l'objectif était de mettre en image les idées libertaires. En voici l'histoire...

     

     

    « Dis donc, tu sais que tu devrais faire du cinéma !
    — J’en ai fait ! Les Misères de l’aiguille !
    — Oh, mais qu’est-ce que c’est que ça ?
    — C’est un film fauché produit par une coopérative : « Le Cinéma du peuple ».
    — Alors ça ! Jamais entendu parler !
    — Pardi ! c’est pas du cinéma commercial, c’est un groupe d’artistes libertaires encouragés par Sébastien Faure et Jean Grave. Alors on tourne des films pour servir la cause ouvrière, et on les projette dans les maisons du peuple et dans les meetings syndicalistes.
    — Mais que fais-tu avec tous ces anarchistes ?
    — Tu oublies que je suis la fille de Jacques Roques, fondateur de L’Idéal social, premier journal à rédaction entièrement féminine.
    — Ah oui ! Je me souviens mantenant : l’égalité des sexes, le vote des femmes, oh, suffragette va !
    — Mais, nous y viendrons monsieur Navarre, si j’ai passé mon brevet à quinze ans, c’est pour combattre des misogynes tel que vous ! »

    C’est par ce dialogue imaginaire entre les acteurs Musidora et Navarre, extrait du téléfilm Musidora de 1973 que Jean-Christophe Averty évoqua les débuts de Musidora au cinéma.

    Le Cinéma du peuple fut pour quelques mois (1913-1914) un moyen de propagande original pour les libertaires, le premier cinéma militant de l’histoire du cinéma est alors né. Complétement oublié des anarchistes, y compris des fondateurs, seuls quelques historiens du cinéma dont Sadoul l’évoquèrent. Les articles de Laurent Mandoni dans la revue 1895 (« L’Année 1913 en France ») et de Tangui Perron dans Le Mouvement social (n° 172) contribuèrent à en ressusciter la mémoire.

    Les anarchistes furent d’abord réticents vis-à-vis du cinéma, n’avait-il pas servi aux forces de l’ordre à identifier des émeutiers lors de grèves ouvrières ? L’un des premiers à l’avoir utilisé, pour des projections, fut un anarchiste de Marseille, Gustave Cauvin. Ses campagnes antialcooliques, néomalthusiennes et antimilitaristes sont étroitements surveillées par la police. Voici le témoignage de Jean Calandri rapporté par Henri Poulaille dans Mon ami Calandri.

    « Mon ami Gustave Cauvin était le conférencier officiel et moi son aide bénévole pour la préparation matérielle de ses conférences avec cinéma. Mon rôle consistait à amener depuis la gare des trains de banlieue la plus proche de la salle, le matériel qui consistait, outre l’appareil de projection, en une grosse bouteille de gaz acétylène pour la projection des films, car l’éclairage électrique n’avait pas encore remplacé le gaz de ville, puis à la cadence de mes bras, je tournais la manivelle pour le déroulement des bandes, pendnat que Cauvin parlait. Nous avons fait ainsi presque le tour de Paris, et plus tard de Lyon. »

    En 1913, Paris possède près de 200 salles de cinéma et un million de spectteurs par an. Le congrès de la Fédération communiste-Anarchiste révolutionnaire se déroule les 15, 16 et 17 aout 1913 à la Maison des syndiqués, 18, rue de Cambronne à Paris. Une note de la préfecture de police est aussitôt rédigée le 18 aout : « À la fin du congrès anarchiste-communiste, on a annoncé la formation d’un comité dont le but est de monter un cinématographe destiné à faire de la propagande anarchiste. »

    Affiche du Cinéma du peuple, par Maximilien LuceLe Cinéma du peuple, société coopérative anonyme à capital et personnel variables, est fondé officiellement devant notaire le 28 octobre 1913. L’article 6 de l’acte de fondation révèle ses principes libertaires : la société s’interdit toute action et propagande électorales ; aucun de ses membres ne pourra se prévaloir de son titre ni de ses fonctions pour briguer un mandat électif sous peine de radiation. La société s’efforcera d’élever l’intellectualité du peuple. Elle restera constamment en communion d’idées avec les groupements divers du prolétariat qui sont basés sur la lutte de classes et qui ont pour but la suppression du salariat par une transformation sociale économique.

    Les fondateurs sont presque tous libertaires : Sébastien Faure (fondateur du Libertaire), Jean Grave (administrateur des Temps nouveaux), Pierre Martin (rédacteur au Libertaire, André Girard (rédacteur des Temps nouveaux), Charles-Ange Laisant, mathématicien anarchiste, Gustave Cauvin (déjà cité), Robert Guérard (chansonnier révolutionnaire), Félix Chevalier (coiffeur), Jane Morand, Henriette Tilly, Émile Rousset, Paul Benoist, Louis Oustry (avocat) ; Yves-Marie Bidamant, militant syndicaliste des chemins de fer, en est le secrétaire.

    L’activité du Cinéma du peuple est connue surtout par les articles que son administration faisait publier dans Le Libertaire, la Guerre sociale, Les Temps nouveaux et surtout La Bataille syndicaliste qui était quotidien. Voici l’un des articles les plus intéressants en forme de bilan, paru dans Le Libertaire du 30 mai 1914 :

    Une Œuvre qu’il faut soutenir

    « Il y a quelques mois, lorsque le Cinéma du peuple annonçait sa naissance au public, il n’y eut qu’un cri : "Encore une œuvre mort-née !".

    Les militants sont, en effet, blasés sur ces tentatives qui avortent piteusement. Pourquoi, en effet, seconder une tentative que l’on sait vouée à l’échec ? Voici pourtant un effort qui semble donner un démenti aux pronostics des mauvais augures.

    Le Cinéma du peuple, fondé il y a quelque huit mois, vit encore ! mieux, il veut se développer ! Mis au monde le 28 octobre 1913, avec un capital de 1 000 F ; l’assemblée générale du 17 mai 1914 vient de porter le capital social à 30 000 francs en créant 600 parts sociales de 50 F chacune. Savez-vous ce que le Cinéma du peuple a fait avec ce début modeste et des ressources insignifiantes ?

    Voici d’abord Les Misères de l’aiguille, un drame émouvant où une femme est aux prises avec les difficultés de la vie, et qui n’est sauvée que grâce à l’action solidaire des travailleurs. Puis La Commune, du 18 au 28 mars 1871, film qui fut donné avec le succès que l’on sait au palais des Fêtes, à la fin du mois de mars de cette année. Enfin, Le Vieux docker et Victime des exploiteurs, deux drames très poignants où l’on voit défiler sur l’écran une page douloureuse de la vie de deux travailleurs.

    Le Cinéma du peuple a cinématopraphié les obsèques de Pressencé [1]. Pas un cinéma bourgeois n’a envoyé un opérateur "tourner" les funérailles d’un grand socialiste et d’un honnête homme [2].

    Depuis sa fondation, le Cinéma du peuple a édité 4 895 mètres de positis [3]. Il a des correspondants en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Italie, en Amérique du Nord et à La Havane. C’est une œuvre qui tend à devenir internationale.

    Des scénarios sont prêts à être tournés. Francisco Ferrer ! ce titre fera revivre la belle vie de Ferrer et la sombre tragédie de Montjuich. Le fondateur de l’École moderne de Barcelone sera glorifié par l’écran, pour que les générations se souviennent du fusillé de l’intolérance religieuse.

    Biribi, c’est l’affaire Aernoult-Rousset qui sera reconstituée, un drame émouvant et véridique projeté sur l’écran, un drame où le peuple du travail vibrera à la vue des tortures infligées à un homme de sa classe [...].

    Cela ne se fait pas sans argent — l’assemblée générale, pour sa réunion du 17 mai, a décidé de créer des « bons de prêts » de 5 F, remboursables par voie de tirage à partir de juillet 1915.

    Le conseil d’administration qui a reçu le mandat de poursuivre l’édition de ces films, pour les donner au public au début de l’automne, croit que son appel sera entendu. les bons de prêts vont être incessamment expédiés aux groupements d’avant-garde et à quelques personnalités sympathiques à l’œuvre d’éducation du Cinéma du peuple. Il prie les organisations et les citoyens de faire leur possible pour eux-mêmes ou pour des personnes de leur entourage ces bons de prêts. C’est faire de la bonne propagande que de permettre à un cinéma populaire de continuer sa bonne besogne.

    Que l’on aide le Cinéma du peuple à être le contre-poison des cinémas orduriers, qui font partout, dans les villes, comme dans les campagnes, par des films souvent malsains une propagande, d’abrutissement de la classe ouvrière et paysanne.

    Le conseil d’administration. »

    Le local du Cinéma du peuple, situé 67, rue Pouchet dans le 17e arrondissement de Paris, était un des grands locaux de la CGT, appelé Maison des syndiqués. Construit en 1909 par divers corps de métier, ses murs intérieurs étaient recouverts de fresques à la gloire du prolétariat peintes par Jules Granjouan. Au deuxième étage, avait été bâtie une salle de spectacles pouvant contenir 600 places.

    Gustave Cauvin loua son propre appareil de projection au Cinéma du peuple. Pour ce qui est de la caméra et des opérateurs, on fit appel à la société Rapid’Films de Bernard Natan qui était situé au 6, rue Ordener dans le 18e arrondissement. Natan s’associa, à la fin des années 20, avec Pathé (qui devint Pathé-Natan). la crise de 1929 mit en difficulté cette entreprise qui avait des succursalles aux USA. On accusa à tort Gustave Cauvin, il fut mis en prison et étant d’origine juive, l’administration de Pétain le livra aux nazis. Il mourut peu après en camp de concetration.

    L’opérateur de Natan était assisté d’Henri Sirolle, secrétaire des cheminots anarchistes, qui prenait des leçons pour devenir plus tard l’opérateur du Cinéma du peuple.

    Bidamant recevait un courrier volumineux et devint permanent à raison d’un salaire de 100 F par mois. Un anonyme italien envoya 10 000 F, Robert Guérard vendit ses chansons au profit du Cinéma du peuple. Au mois de mars 1914, la location des films rapporta 600 F. Une filiale du Cinéma du peuple fut créée à Amiens.

    On projette de faire paraitre une seconde partie du film sur la Commune mais l’édition en sera retardée jusqu’à ce que le Cinéma du peuple ait payé la somme de 500 F à M. Natan qui a fait la 1re partie.

    L’activité débordante de cette coopérative ne cessa qu’avec le premier conflit mondial qui interrompit bien des projets. Voici l’un d’eux, publié en mars 1914 dans La Bataille syndicaliste : « Le Cinéma du peuple prendrait un film de la confection de La Bataille syndicaliste, d’un bout de sa confection à l’autre : administration, rédaction, imprimerie, etc. Ainsi combien de gens qui ignorent tout de la confection d’un quotidien seraient intéressés et aussi combien La Bataille syndicaliste, elle-même tirerait avantage de cette propagande moderne le cinéma !. Pour tourner un film ainsi, ça coûte et l’on sait que si le Cinéma du peuple n’est pas riche, La Bataille syndicaliste ne l’est pas davantage. Cependant l’idée est retenue et nous allons nous mettre d’accord et à l’œuvre pour réaliser cette intéressante proposition. »

    À propos des Misères de l’aiguille (des extraits seront diffusés à la Cinémathèque française). Armand Guerra rapporte un détail fort intéressant : parmi de très belles scènes, il y en a une prise sur le vif à l’intérieur d’une imprimerie de Paris interprétée par les fondateurs du Cinéma du peuple.

    Cette aventure ne fut pas sans émotion, Armand Guerra, encore lui, raconte la première présentation de son film La Commune le 18 mars 1914 au palais des Fêtes de la rue Saint-Martin :

    « La spacieuse salle était comble. Plus de 2 000 personnes assistèrent à la fête [...] Parmi l’assistance, il y avait une véritable légion de vieux combattants de la Commune qui sont et continueront à être des révolutionnaires tenaces jusqu’à la mort, malgré leur grand âge, car ils gardent en eux l’impérissable souffle des combats des barricades. Comme ils sont émouvants les vieux communards qui occupent les sièges des premiers rangs de la salle, tous groupés, avec leurs têtes blanches, les traits durcis par les implacables rides de la vieillesse. Leurs noms circulent de bouche en bouche parmi la foule bigarrée de spectateurs et quand la première salve d’applaudissements résonne dans la salle, ces héros de la révolution nous expriment leur reconnaissance les yeux remplis de larmes, larmes de consolation en voyant qu’aujourd’hui encore, le peuple parisien se rappelle ceux qui ont combattu pour la liberté et ont vu tomber à leurs côtés d’innombrables frères de lutte, fauchés par le plomb de la soldatesque... Ce même peuple qui les admire serait-il capable de les imiter ? »

    Parmi les films présentés à la Cinémathèque française, il en est un qui le sera pour la première fois au monde. Il s’agit de brèves images muettes tournées lors du congrès de la CNT de 1931 à Madrid. On peut y reconnaitre : Rudolf Rocker, Augustin Souchy, Valeriano Orobon Fernandez, Diego Abad de Santillan, Albert De Jong, Albert Jensen... À ne rater sous aucun prétexte !

    Éric Jarry

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    6 avril 2012 5 06 /04 /avril /2012 11:49

    greve-barcelone.jpgCe 29 mars a démarré une grève d’un jour sur le territoire espagnol, à l’appel des deux centrales syndicales principales, CCOO et UGT. On en profite pour faire un petit tour du propriétaire.

    Si la crise était une boîte de chocolats, (et on ne me fera pas pour autant endosser le rôle de Forrest Gump) , chacun des fameux « PIIGS » aurait sa petite particularité, un goût différent…

     

    Si la Grèce sent le sapin, avec sa dette exponentielle et son impossible redressement. Si le Portugal semble asphyxié, atteint qu’il est par une précarité affolante et l’absence de deux, trois générations de travailleurs partis pour une grande partie en France chercher de l’emploi. Si l’Italie a le rôle du pays perdu dans une crise politique majeure alliée à des réalités similaires à celles de la France (inflation notamment), on peut dire que l’Espagne et l’Irlande sont les pays des extrêmes. L’Irlande, modèle de la flexibilité des années 90 et 2000, parangon de l’économie à l’Américaine, avec son salaire moyen supérieur au vieil ennemi anglais, fait face aujourd’hui à une gestion de crise drastique. L’Espagne, elle, lie de manière assez impressionnante un passé récent de boom économique à des statistiques de précarité, de chômage, de crise de l’immobilier qui la condamnent, à très court terme, à vivre une version  accélérée de l’austérité, et donc à une situation de tension sociale sans commune mesure en Europe.

    Qui n’a pas entendu parler dans les médias nationaux et internationaux du fameux « miracle espagnol » ?

    Si ce n’est pas le cas, il suffira de faire un tour dans les principales villes d’Espagne, des Paisos Catalans ou d ’Euskal Herria ,  pour   constater les énormes investissements qu’elles ont connu. Routes, aéroports flambants neufs, grands bâtiments d’art comme le Guggenheim à Bilbao ou Reina Sofía à Madrid, monuments modernes à Séville à Plaza Encarnación, port olympiq ue de Barcelona, cité des Sciences à Valencia et son fleuve entièrement détourné…Le grand capital a mis les moyens, et le territoire s’est vite adapté au défi d’être l’un des plus grands centres d’accueil du tourisme dans le monde.

     
    Un pays passé en quelques années d’une économie vétuste et une crise de production post choc pétrolier, passant par des restructurations délirantes (ou comment Bilbao est devenue en quelques années la capitale européenne de l’autonomie ouvrière et des luttes comme celles du port de Portugalete, avant de laisser place au chômage, au mouvement punk et à la toxicomanie générale), à un des centres principaux de captation de l’économie touristique de masse, mais aussi le paradis des grandes fortunes du golfe (Marbella), le centre d’accueil des hautes classes allemandes en recherche de facilitations économiques  (Baléares), en un mot au pays du loisir et de la fête. Inutile d’aller à Vegas, l’Espagne est LE pays du jeu en Europe. On y trouve à chaque rue des petits casinos, des salles de jeu, des prolétaires enrubanés de tickets de bingo et de loterie nationale. Toute la France qui trime vient y chercher du pas cher : clopes, alcool, prostitution, caisses ; le reste dépense la nuit dans le principal secteur d’activité du pays, celui de la fête arrosée. Tout y est prétexte, du jeudi au dimanche, sans oublier les ferias, fallas, processions catholiques, jours de foot, jours feriés, festivals, etc…

    Une main d’œuvre pas chère, une économie du service en explosion, et surtout une bulle immobilière sans commune mesure , et on pourrait presque donner à ce pays l’apparence d’être la treizième économie mondiale.

    La réalité est bien plus inquiétante.
    Pour la comprendre, cette réalité, il faut tout simplement regarder l’actualité des réformes et des statistiques de l’économie espagnole :
    - L’Espagne est le pays qui a le plus fort taux de chômeurs des pays développés. On parle aujourd’hui de 5,3 millions de chômeurs, pour une population totale (pas active ! retraités, enfants, etc, tout compris !) de 47 millions de personnes : soit un taux de 22,85%. Et avec un chômage des jeunes (les moins de 25 ans) qui est près de 50%, tandis que les employés arrivant sur le marché du travail sont surnommés « nimis » (ni mismo, pas même 1000 €)

    - Dans le cadre de la bulle immobilière, plus d’un million de logements excédentaires ont été construits et ne trouvent pas d’acheteur. Le secteur BTP est donc en crise totale.


    Qu’ont trouvé le patronat et leur gouvernement pour sortir de cette crise ? De la flexibilité, bien sûr. Elle s’arc-boute sur deux axes principaux :
    - Les fameux « recortes », coupes franches budgétaires, qui s’en prennent à tous les services, avec évidemment au premier plan l’éducation, mais aussi les financements des provinces autonomes. La marge de manœuvre de l’Etat espagnol n’est pas celle de la France, car moins centralisé. Aussi, pour agir, il faut avant tout couper les pouvoirs économiques d’ajustement locaux, sujet très sensible, héritier de l’Estado de Bienestar (état du bien-être) prôné dans le cadre de la grande réconciliation post-franquiste. Couper les budget des provinces autonomes, c’est aussi se mettre à dos une bonne partie de la bourgeoisie du territoire, notamment celles de Catalogne et du Pays Basque (les meilleurs PIB/hab se trouvent en Viskaya, Nafarroa, Catalunya, et communauté madrilène).
    - Des attaques sur le salaire direct et indirect :
    Baisse de l’indemnité de chômage (33 j payés au lieu de 45),
    Baisse du salaire,
    Facilitation du licenciement sans motif,
    Intervention étatique dans le paiement d’une partie du chômage et des indemnisations,
    Aide à l’embauche allant jusqu’à 4500 euros sur chaque nouvel emploi créé : les travailleurs paient pour se faire embaucher…
    Facilitation du licenciement collectif pour cause de pertes à court terme,
    Instauration d’un travail obligatoire pour les chômeurs sous la forme de travaux d’intérêt public.
    Période d’essai d’un an pour les contrats sur des travailleurs de moins de 30 ans. Pour faire simple, vu la durée actuelle des emplois, il s’agit tout simplement d’une période d’essai permanente ne débouchant que sur des licenciements gratuits.
    On pourrait faire la liste des innombrables aides économiques auxquelles s’engage l’Etat à travers cette loi, on dira simplement que c’est une attaque générale, du salaire direct et indirect, des droits des travailleurs.

    Tout cela serait tout bonnement formidable, si cela ne présageait pas (je ne le souhaite pas, hein) des protestations.
    Il faut dire qu’avec ces nouvelles réformes, on peut d’ores et déjà prévoir un bond du chômage. Mariano Rajoy, chef du gouvernement, parle lui-même de bien 630 000 licenciements supplémentaires cette année, soit, oui oui vous calculez bien, un total de 6 millions de chômeurs.

    Alors si l’objectif est de créer de l’emploi pourquoi provoquer tous ces départs?
    D’abord en segmentant. Du travail à temps partiel, ça veut dire moins de chômeurs, plus de précaires alternant entre chômage et temps partiel. À ce prix-là autant dire que remplir ses annuités retraite devient une douce chimère. Comme quoi un problème peut en régler un autre.
    Ensuite, parce que c’est pas vraiment l’objectif, ha ha on vous a bien eus hein. L’objectif c’est que Ricardo, le cousin de Richard , s’en mette grave plein les fouilles et réinvestisse autant qu’il pourra sur d’autres secteurs que le BTP (il faudra d’abord détruire ou laisser à l’abandon le million de maisons construites en avance et qui ne trouvent pas de propriétaire, d’abord). Parce que pour Ricardo, là, c’est plus le BTP, c’est même plus la BtTP, là c’est la clef sous le paillasson après la déflation , puis la récession confirmée par la Banque d’Espagne, mais on aura sans doute l’occasion d’en reparler dans un autre article.


    Quelle réponse du prolétariat ?

    On pourrait faire une analyse bien plus large, elle sera faite sous peu, des différentes forces en présence et surtout de l´histoire socioéconomique de l Espagne. On se contentera d’un rapide panorama :
    - Des syndicats assez puissants, et assez jaunes.
    Il serait assez long de parler du syndicalisme espagnol, et il faut bien prendre en compte que la légalisation de ces derniers est plus que tardive (1977 !). Si l’UGT est un des plus vieux syndicats du globe, sa participation à la guerre civile du côté républicain l’a poussé à l’exil. Quant aux CCOO, les fameuses commissions ouvrières, issues de la clandestinité des années 60, largement lancées par le PCE et les organisations cathos de gauche, elles ne sont que l’ombre de ce qu’elles ont pu être. Les CCOO représentent d’ailleurs aujourd’hui le syndicat majoritaire en Espagne et la liste des appels au calme des deux frères ennemis à présent réunis dans le camp de la négociation et des tables rondes.
    http://www.portaloaca.com/articulos/contra-info/2729-los-sindicatos-amarillos-ugt-y-ccoo-descartan-convocar-huelga-general.html
    L’exemple le plus visible est celui de la reforma laboral, qui fait suite à un accord dûment signé par CCOO et UGT de précarisation, accord cependant jugé insuffisant par le pouvoir.
    On notera à cet effet le style très « à l’américaine » des défilés des syndicats majos : un petit drapeau en plastique à l’effigie du syndicat par manifestant.

    Alors pourquoi cette grève est-elle intéressante ?

    Eh bien, tout simplement parce que l’activité de crise, grâce à (ou malgré, on sait pas trop) Dieu, ne se résume pas à la jaunisation des centrales syndicales. Les réalités sociales sont bien là (une ville telle que Grenade culmine à plus de 40% de chômage), et le « retour à la normale » semble aussi peu crédible qu’un lendemain de fête sans gueule de bois. Surtout si le propriétaire veut vous faire payer la soirée…

    Le mouvement des indigné-e-s, sur lequel nous reviendrons une autre fois, promis, a laissé des traces fortes dans la société civile, empreintes de citoyennisme mou et de non-violence, certes. Mais depuis, force est de constater que les mobilisations sont très fortes. Un exemple parmi tant d’autres, celui de la manifestation contre les « recortes » (plan d’austérité) dans l’éducation, a réuni pas moins de 45 000 personnes. Les syndicats en attendaient 7 000…
    Les manifestations du 19 février (un dimanche…les manifs ici, c’est samedi ou dimanche, et après le travail bien sûr) ont réuni, selon les chiffres, entre 50 et 500 000 manifestants, selon qu’on soit de la Guardia Civil (police) ou pas.

    Enfin, il est à noter que cette journée de grève générale a été poussée par les secteurs les plus combatifs, et notamment, ironie s’il en est, par les syndicats basques indépendantistes.

    La mobilisation en territoire espagnol ce 29 mars fut énorme. 

    À vrai dire, cela n’a pas surpris grand monde, tant les manifestations sont massives depuis deux ans. Quelques chiffres des syndicats (ceux de la police sont tout simplement ridicules, dignes de ceux de la police marseillaise) : près de 800 000 à Barcelone, 700 000 à Madrid, 250 000 à Valence, 100 000 à Séville, 100 000 à Alicante,…un raz-de-marée qui a sans doute dépassé les mobilisations des indignados.
    Les mêmes syndicats majoritaires situent à 77% l’arrêt d’activité dans le public sur tout le territoire (7%, déclare le gouvernement), avec des pics en Paisos Catalans, Galiza et en Euskal Herria (grève quasi-totale selon les syndicats, à 60% selon le patronat). En tout, 10 millions de personnes auraient suivi le mot d’ordre de grève, sur un total de 47 millions d’habitants, pour 28 millions d’actifs et 5,5 millions de chômeurs. Cela ferait presque rougir mai 36 ou 68, si l’on ne parlait pas là d’une grève…d’un jour. Quoi qu’il en soit, il s’agit sans doute de la plus grosse grève depuis la chute du franquisme et l’établissement de la monarchie parlementaire (1974).

    Voilà le centre du paradoxe espagnol : de très grosses mobilisations, certes, mais peu de suivi et pas de perspectives de grève générale reconductible. Il faut dire que la stratégie des syndicats, qui n’est pas sans rappeler les fameux « temps forts » de la CGT et la CFDT en France dans le milieu des années 2000, ne peut guère mener à des débordements.

     » chaque employé au travail est brocardé, traîté d’ « esquirol » (« écureuil », jaune) »

    Pourtant la tension est forte : le journal la Razón, de droite figaresque, titrait ce 29 mars « hoy trabajas para España », tandis qu’aux abords des manifestations, chaque employé au travail est brocardé, traîté d’ « esquirol » (« écureuil », jaune), tandis que des sites internet organisaient des listes d’entreprises ayant tenté de bloquer la mobilisation en leur sein ou menacé des travailleurs (https://docs.google.com/spreadsheet/lv?key=0Ag08TvuVV0D3dGU5QnQ3am10RWp3bjdvMDVSX2hmOGc&rm=full#gid=0 ).

    De la tension, on peut dire qu’il y en a eu dans les rues de Barcelona où 35 personnes ont été arrêtés, durant une manifestation si dense que l’accès aux places centrales en est devenu impossible. Il est vrai que la police catalane (mossos de Esquadra) n’est pas en reste, très réputée qu’elle est pour sa violence ( manif contre le processus de Bologne en 2010, où les mossos nous montrent comment répondre au bête slogan « som estudients, no delinquents » : . Une vidéo montre par ailleurs des éléments infiltrés de la police dans la manifestation poursuivis par la foule.


    D’autres incidents ont éclaté à Bilbo, Iruñea, Tarragona, Madrid. Petite touche locale, dans la presse espagnole on appelle « grupos antisistema » ceux qu’on surnomme « casseurs » chez les confrères gaulois. En Paisos Catalans, à l’issue des 76 arrestations du 29M, Artur Mas, chef du parlement et de l’organisation Catalaniste de droite libérale CiU, alliée au gouvernement, a comparé les incidents du 29M aux Kale Borroka. Cette allusion n’est pas anodine, les Kale Borroka (lutte de rue en basque) étant un groupe d’action de manifestations tombant sur le chef d’accusation d’organisation terroriste. Il n’est pas à écarter que des moyens antiterroristes soient rapidement utilisés par l’Etat, avec qui plus est l’expérience du Pays Basque où toute la gauche indépendantiste est classée terroriste. Les récentes autorisations des organisations Bildu et Amaiur, la victoire de ces derniers aux élections de novembre dernier, montrent aussi que l’Etat prend conscience d’une radicalisation en marche dans tout le territoire espagnol et plus seulement en Euskal Herria.

    Comme précisé auparavant, l’UGT est le syndicat direct du PSOE et ne va sûrement pas rentrer en conflit avec l’application du plan d’austérité, quant aux CCOO, traditionnellement attachés au PCE et ayant connu un tournant cogestionnaire similaire à celui de la CFDT et de la CGT française, ils n’iront guère plus loin. Pour être complet, il faudra préciser que lesdits syndicats ne demandent pas l’abrogation mais la renégociation de la reforma laboral, et n’ont pas appelé à une nouvelle journée de mobilisation. Elle pourrait avoir lieu le 1er mai, date butoir fixée par des syndicats pas trop stressés.

    Du côté des autres syndicats, il est évident qu’ils ont fort à gagner dans cette lutte avortée qui vont leur permettre des grossir leurs rangs (c’est du moins ce que déclare la CGT espagnole, qui avait jusqu’alors organisé ses propres rassemblements indépendamment des autres), mais l’ambiance n’est pas (encore) à la guerre sociale. Comme le hurlent les cortèges très minoritaires et très jeunes de la CNT « no es una fiesta, es una protesta » face aux chars des syndicats établis. Mais ces derniers, enferrés dans le devoir de mémoire et la commémoration de la guerre civile (une loi de restauration des patrimoines des organisations républicaines de 1936 leur octroie d’ailleurs beaucoup de moyens), et une stratégie isolationniste,sont une force mineure quoique non négligeable.

    Dans toutes les villes d’Espagne ont été organisées des Assemblées, montrant des volontés de franchir le pas, certes, mais aussi le lent cortège de propositions citoyennistes, hippies, pour ne pas dire pire. Depuis le mouvement dit des « indignés », on a toujours pas de pétrole, mais on a plein d’idées à la con, et en tous cas on en parle.

    En effet, s’il y a quelque chose, bien avant la paella, le turrón et le mauvais goût architectural période baroque-roccocco, qui caractérise la péninsule ibérique, c’est bien l’alternativisme qui le peuple.

    Banques étiques, grève (très suivie par ailleurs) de la consommation pour le 29M, squatts qui ressemblent bien souvent plus à des MJC qu’à des outils de lutte, boycott des supermarchés, jardins communautaires à l’instigation de militants, et caisses de solidarité pour les prisonniers politiques de la cause animale, s’il vous plait… On pourrait presque se demander si finalement il y a vraiment une crise, tant les pratiques de période de reflux de luttes sociales sont légion.

    Bref tout n’est pas encore prêt ici pour le boum final, mais au rythme où vont Ricardo et ses potes, ça devrait plus trop tarder.

    Allez, en attendant qu’il se passe (très bientôt, sans le moindre doute) des choses sérieuses, on écoutera un petit « a la huelga » pour clore tout ça. Une huelga, insurrectionnelle, celle là…

     

    Rick Hunter

     

    Repris sur Tantquil.net

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    5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 11:59

     

    arton1492-copie-2.jpgVoici une chronique de l'ouvrage de Mathieu Leonard sur la première Internationale. C'est l'occasion d'un retour sur cette organisation qui a posé la plupart des questions qui ont traversé le mouvement ouvrier

     

     Le 28 septembre 1864 figure à bien des égards comme la date fondatrice d’un monde nouveau. La naissance de l’Association Internationale des Travailleurs à Londres, c’est un peu celle du marxisme puisque Marx en rédige l’Adresse et les Statuts provisoires. C’est aussi un peu celle du mouvement socialiste, puisque l’AIT précède les partis nationaux, et sera imitée de trois autres "Internationales" (trois et demi, selon le mode de calcul). La date fondatrice charrie néanmoins ses alluvions de mythe, dont il est nécessaire de faire la part. Marx, valétudinaire notoire, n’était même pas invité aux premières réunions. Loin d’être l’expression d’une solidarité prolétarienne, la conférence avait d’abord pour objet de soutenir l’indépendance polonaise face à la répression russe qui s’abattait sur elle depuis 1863. Mais, comme l’écrivait Georges Haupt, historien de la Seconde Internationale, le mouvement socialiste ressent "le besoin, l’impératif même, de relier le passé au présent", ce qui peut parfois mener une fausse lecture du passé lorsque le présent lui assigne sa loi. Réduite à des images connues et convenues, comme la gigantomachie opposant Marx à Bakounine, ou comme les couplets de "l’Internationale" toujours en bonne place des congrès de Jean-Luc Mélenchon, l’histoire de l’AIT impose une relecture par les historiens pour expliquer ce qu’elle a été. Non pour écrire " une histoire qui pourrait à nouveau nous fournir quelques enseignements nécessaires dans l’urgence des combats actuels  , il me semble que l’enjeu pourrait être autre. Disons que les débats de la Première Internationale permettent de comprendre beaucoup des attitudes aujourd’hui adoptées par la gauche et les socialistes : le rapport à la classe travailleuse et à l’Etat, le rôle de la violence ou de la participation électorale, ou les conditions d’une société plus juste et de ses moyens, tous ces débats ont été clairement posés pendant les douze ans qu’a durée l’AIT. Là réside la valeur du livre de Mathieu Léonard, L’émancipation des travailleurs, paru aux Edition La Fabrique: celle d’une chronique fidèle de "la première ébauche d’une organisation de masse mondiale"  .

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    4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 12:54

    Voici un excellent article sur François Duprat, un des fachos qui fait du FN la machine politique qu'elle est maintenant. Un duprat-copie-2.jpgbonne illustration des tactiques de respectabilité des fachos...

     

     

    1970, brutale décennie. Les flammes de 68 brûlent encore. Les gauchistes de tous poils montent au front, notamment contre l’extrême-droite. Combats de rue, manifestations offensives - l’engagement ne se mégote pas. Pour symbole : le 21 juin 1973, une manifestation antifasciste, emmenée par la Ligue Communiste, prend d’assaut un meeting d’Ordre Nouveau, organisé à la Mutualité. Paris sous les battes.

    Si les gauchistes remportent quelques beaux combats, ils se trouvent surtout confrontés à une violente répression, menée de 1968 à 1974 par le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin. Surnommé Raymond-la-matraque, initiateur de lois « anti-casseurs » de sinistre mémoire, il s’appuie sur le conservatisme larvé d’un Parti Communiste encore puissant et sur l’envie d’en découdre des groupuscules d’extrême-droite.

    Au centre de ce marigot, une figure nationaliste traverse les années 1970 comme un parfait résumé des temps. Aventurier et magouilleur, antisémite forcené et négationniste, esprit brillant (quand même), informateur de la police, anti-communiste obsédé et grand manipulateur. Alias : François Duprat. De la fin des années 1950 à sa mort dans un attentat à la bombe jamais élucidé (en mars 1978), il est partie prenante – voire moteur – de la plupart des groupuscules de la droite radicale (Jeune Nation, le Parti Nationaliste, la Fédération des étudiants nationalistes, Occident, Ordre Nouveau et le Front National). Et il joue un rôle essentiel dans la résurrection idéologique et organisationnelle de l’extrême-droite. Se faisant marche-pied d’un Jean-Marie Le Pen en pleine ascension. Lui soufflant le thème à succès des décennies à venir - la dénonciation de l’immigration. Et martelant sa certitude que la reprise des mots d’ordre de l’extrême-droite par la droite ne pourra profiter qu’à la première.

    Le parcours du néo-fasciste Duprat est ainsi doublement emblématique. Il dit beaucoup sur une époque assez méconnue : la décennie post-1968. Et il se révèle essentiel pour comprendre notre triste temps – radicalisation droitière et haine générale. Le réalisateur Joseph Beauregard et le chercheur Nicolas Lebourg1 l’ont parfaitement compris. Via « François Duprat, une histoire de l’extrême-droite », webdoc produit par Le Monde.fr et l’INA2, ils revenaient brillamment sur ce que la trajectoire de l’activiste d’extrême-droite conte de son temps et du nôtre. Un sujet qu’ils approfondissent dans François Duprat, l’homme qui inventa le Front National3.

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    *

    On sent un évident parallèle entre les destins de deux radicaux que tout oppose, Pierre Goldman4 et François Duprat....

    Joseph Beauregard : « Je me suis justement intéressé à François Duprat à partir de Pierre Goldman. J’avais essayé de conduire une longue enquête sur la mort de ce dernier ; celle-ci n’a finalement pas abouti. À l’époque, je menais ce raisonnement : c’est Goldman qui a fait sauter Duprat, et ce sont des réseaux d’extrême-droite qui ont ensuite vengé le nationaliste. J’ai donc passé un bout de temps à travailler sur le sujet. Sauf que je n’étais pas le seul. Il y a finalement eu quelqu’un d’autre pour publier un très bon livre, Pierre Goldman, le frère de l’ombre, et pour réaliser un film sur cet assassinat. Il s’appelle Michaël Prazan, il est devenu un ami et c’est lui qui m’a encouragé à travailler sur Duprat. Pour résumer la thèse de Michaël Prazan : Goldman se serait lancé dans le trafic d’armes, se rapprochant des autonomistes espagnols. Et certaines personnes dangereuses auraient un peu trop pris au sérieux son côté mythomane et fantasque. Il l’aurait payé cher.

    Nicolas Lebourg : « Les trajectoires d’un Goldman ou d’un Duprat doivent être replacées dans un contexte. Elles prennent sens si tu considères que mai 68 ne dure pas un mois, mais dix ans. Qu’il y a un long 68 qui s’achève symboliquement avec les assassinats de Goldman et de Duprat. C’est-à-dire qu’il y a d’abord dix ans où la société française dit à ses minorités activistes, radicales : vous pouvez vous agiter ; on va vous poursuivre, vous dissoudre, vous envoyer les CRS, et en même temps vous laisser une réelle liberté d’action. Cela se termine en 1978-79. Retour de bâton. Le discours implicite devient alors celui-ci : vous vous êtes bien amusés, c’est fini ; les trotskistes ou les maoïstes, vous n’avez qu’à devenir patrons de presse ou députés PS ; les fachos, vous vous investissez à droite ou vous vous lancez dans le business.

    Les trajectoires de Duprat et Goldman permettent d’appréhender ce qui travaille alors la société française, ce passage de toutes les difficultés de la décolonisation – qu’elles soient vues du côté pro ou anti – jusqu’à la désindustrialisation. C’est-à-dire la manière dont, sous les coups de l’atomisation sociale, les radicalités politiques se désagrègent et explosent, avec des gens échouant dans le gangstérisme ou chez les barbouzes. C’est tout ce trajet, France gaullienne devenant post-industrielle, qu’il s’agit de comprendre. Sorti de ça, il reste des histoires fascinantes, mais qui ne permettent pas de saisir la désagrégation d’une certaine France. Pis, elles construisent du mythe – le premier étant que la génération du baby boom, celle de mai 68, aurait été la dernière à rêver avant l’arrivée d’une « génération bof ». Le discours d’auto-représentation de la génération baby boom est ici d’une rare malhonnêteté intellectuelle. »

    Joseph Beauregard : « Ce webdoc, nous aurions pu l’appeler « François Duprat ou une histoire française ». C’est vraiment une histoire française - et les mythes et légendes associés à sa trajectoire ont pour fonction de le faire oublier. Parfois, il faut ramener tout le monde au niveau du plancher des vaches. »

    Que faut-il retenir, alors ?

    Nicolas Lebourg : « Ce qui est, entre autres, intéressant chez Duprat et Goldman, c’est qu’ils défendent des idéologies de la société industrielle - le fascisme ou le communisme. Et ils le font justement au moment où la société industrielle explose. Ils ne peuvent donc pas toucher les masses avec de tels discours – encore moins dans le cas de Duprat, dont les idées sont disqualifiées par la Seconde Guerre mondiale – et ils ne correspondent pas à la structure économique, sociologique de leur temps. C’est en réalité un moment clé. Celui où des idéologies de masse, reflets d’une structure économique, se font idéologies de marge à l’intérieur d’une société devenant elle-même une société des marges, avec l’atomisation sociale et le début de la financiarisation de l’économie.

    Goldman et Duprat insufflent, en une ère se faisant celle de la rationalité et de la matérialisation à outrance, un romantisme qui est celui du XIXe siècle. Ils sont, pour reprendre la formule de Julius Evola, « des hommes au milieu des ruines ». Parce qu’être romantique politique dans les années 1960, rêver d’une révolution brune ou d’une révolution rouge, est finalement très anachronique au regard de la structure sociale de la société. »

    La violence, par contre, est bien dans l’esprit du temps...

    Nicolas Lebourg : « Il faut en effet souligner la capacité de la société française à accepter de très violents affrontements, notamment entre Ordre Nouveau et la Ligue communiste, à accepter les morts du métro Charonne ou ceux du 17 octobre 1961. Elle admet alors la violence - celle de l’État contre la société et celle des minorités contre l’État. Cela paraît aujourd’hui très surprenant. Va voir un gamin contemporain, non politisé, et explique lui le 17 octobre, Charonne, les bastons dans Paris : il aura les yeux qui tombent... Parce que la période qui a vu l’élimination des idéologies de la société industrielle est aussi celle de l’élimination du recours légitime à la violence politique de la part des marges. Cela fait système.

    Il y a d’ailleurs, en parlant de « système », une sorte de gentleman agreement entre le Parti Communiste et Ordre Nouveau. Duprat analyse assez finement le rôle du PC, une fois qu’il cesse d’évoquer avec grandiloquence « le danger gauchiste », et il pointe la sainte-alliance du gaullisme et du communisme. Il a bien compris le rôle qui lui est ici dévolu : taper sur les gauchistes. Cette fonction de répression, reconnue à Ordre Nouveau par l’État et le PC, permet au groupuscule de ne pas se faire interdire5. Il y a là des intérêts concordants.

    Sur ce point, Duprat se révèle très pragmatique. Il a d’ailleurs une formule : «  L’action politique consiste à occuper le maximum de terrain possible, le reste n’est que littérature, mauvaise de surcroît. » Elle dit bien sa conception très utilitariste de la politique. Duprat a connu tellement de dissolutions – Jeune Nation, Occident, etc – qu’il est très conscient de l’hétéronomie s’exerçant sur les forces politiques de la droite radicale. Et il sait qu’il faut s’entendre avec l’État pour éviter la dissolution. Pour lui, la politique n’est que rapport de forces. »

    Il y a un « rôle social » dévolu à Ordre Nouveau ?

    Nicolas Lebourg : « Si on se penche sur les affrontements entre Ordre Nouveau et la Ligue Communiste, il importe de dépasser le constat basique - il y a de la baston, Duprat y joue tel rôle, il entretient tels rapports avec les services de police, Ordre Nouveau est manipulé par Marcellin, etc. Tout cela est vrai, mais ce qui est moins dit, c’est que les affrontements entre gauchistes et fachos sont très ritualisées, permettant de canaliser la violence dans certaines limites. Après la dissolution d’Ordre Nouveau en 1973, il y a une explosion de cette violence, avec des bombes posées dans des cafés arabes, des morts. Et cinq-six ans d’attentats racistes suivent.

    Si on s’intéresse aux statistiques, on se rend compte qu’Ordre Nouveau permettait d’une certaine façon une stabilisation de la société et une réduction des troubles à l’ordre public – justement par sa violence. Et cela revient à interroger des choses beaucoup plus compliquées que la représentation simpliste généralisée. Il faut alors retourner le miroir sur la société plutôt que de dresser une histoire policière de François Duprat, en mettant l’accent sur la baston ou les liens avec le ministère de l’Intérieur. »

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    Len Pen aux funérailles de Duprat.

    La fin des années 1970 est sanglante, avec de nombreux assassinats politiques non élucidés....

    Nicolas Lebourg  : « Les Français sortent alors d’une longue et sale guerre, la droite est au pouvoir d’une manière qui paraît être de droit divin, et l’horizon planétaire se résume en partie à la Guerre froide, avec le risque d’un grand holocauste nucléaire... On a oublié ce climat prégnant de violence, ce cauchemar d’annihilation. L’anticommunisme avait été auparavant un mythe mobilisateur d’une extrême puissance ; il joue un rôle fondamental dans la dynamique des fascismes, et dans les motifs d’enrôlement d’une Waffen SS dont la moitié des 900 000 membres à la fin de la guerre étaient des non-Allemands. Le communisme avait, quant à lui, lui été un mythe mobilisateur assez puissant pour permettre à des millions d’individus de fermer les yeux sur le goulag, l’écrasement de Prague et Budapest, etc. Cette espèce de gigantomachie, d’affrontement de géants dans une ambiance d’apocalypse, a façonné tout le XX siècle. Dans ce contexte ces assassinats ne sont pas ressentis avec la même force que cela eût pu être ensuite, après l’alternance, la glasnost etc. : game over. »

    Duprat reste assez méconnu. Mais vous montrez bien comment l’extrême-droite actuelle lui doit énormément...

    Nicolas Lebourg : « Le talent d’un Le Pen, c’est d’abord d’avoir réussi à fédérer des courants complétement épars, d’avoir tracé un lien entre les néo-nazis à un extrême et les branches populistes. Quelque chose d’unique dans l’histoire de l’extrême-droite. Duprat joue, lui, le rôle de machinerie, mais il n’a pas les qualités de fédérateur d’un Le Pen. Et avec son corps rondouillard, il n’a pas non plus le physique du chef – ça compte, à l’extrême-droite. Ça ne l’empêche pourtant pas de faire forte impression. Nous avons rencontré 135 témoins, gens qui l’ont approché ou fréquenté ; les deux mots revenant le plus quand ils l’évoquent sont « fascination » et « perversité ».

    Au-delà, Duprat a légué une pratique politique à l’extrême-droite. La volonté de réussir et non de témoigner. La compréhension que la prise du pouvoir par l’extrême-droite passe par des jeux de billards à trois bandes. Exciter les gauches pour se légitimer auprès des droites. Faire avaliser son discours anti-immigrés par les droites pour se légitimer comme une offre politique normale. Dénoncer le mondialisme de droite pour se légitimer après des classes populaires. Bref, donner des signes à tout le monde pour faire lentement exploser le système politique à son profit : c’est du Duprat. »

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