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14 février 2014 5 14 /02 /février /2014 09:34
Comment faire une web vidéo militante? Facile...

Les révolutionnaires ne s'approprient pas assez l'outil vidéo, le laissant aux médias bourgeois et aux réacs de tout poil. Pourtant, c'est très facile de faire des vidéos pour le web en moins de deux après midi. Voici un article qui explique comment s'y prendre....

Le développement des outils de vidéo (appareils photos numériques, téléphones portables) et la diffusion massive par Internet permettent aujourd’hui de produire très facilement des films de bonne qualité. Grâce aux outils disponibles facilement de montages et de diffusions, il est possible aujourd’hui d’avoir une « audience » pour une vidéo et de toucher autrement que par l’écrit.

Pourquoi faut-il développer la fabrication et l’utilisation militantes de la vidéo ?

Militant syndicaliste depuis le début des années 2000, j’ai eu l’occasion d’utiliser la plupart des outils disponibles pour diffuser de l’information, des idées, des slogans : du tract en passant par l’affichette, le t-shirt, l’autocollant ou le flyer… Pas que ces outils soient inefficaces, mais ils ne prennent pas toujours en compte certains problèmes : aspect rébarbatif pour ne pas dire austère de certains supports « classiques », coût important pour les produire et les diffuser (en temps, en arbres…), difficulté de toucher des personnes qui ne seraient pas à proximité et/ou qui ne maîtrisent pas bien ou plus l’écrit (j’habite et je milite beaucoup en Seine-Saint-Denis, département dans le peloton de tête de l’illettrisme et de l’analphabétisme), développement de pratiques nouvelles, en particulier dans la jeunesse, avec le développement de l’équipement en téléphones portables connectés au web. La liste n’est évidemment pas exhaustive. Avec internet, un nouvel espace s’est développé permettant de toucher des personnes de façon différente. Je me suis rapidement intéressé au développement de sites internet puis de blogs. Et puis la vidéo, c’est un support. Sur le fond ça peut permettre de faire des tracts (attention quand même à trouver une forme appropriée !), ça permet d’informer, de mobiliser, de porter une dynamique, de dénoncer, de faire réagir, de témoigner, de garder des traces visuelles et sonores des mobilisations… Au delà de la technique, la seule limite c’est l’imagination (et quelques moyens) !

En parallèle, dans mon syndicat, Solidaires, nous sommes rendus compte collectivement que les réactionnaires de tout poil, l’extrême-droite radicale en particulier, utilisent de plus en plus les outils vidéos sur internet (il suffit de voir l’impact de Soral ou de Dieudonné par ce média). Pas question de leur laisser ce terrain !

J’ai commencé vers 2008 à faire des petits montages vidéos avec les moyens du bord. Avant de continuer, clarifions plusieurs choses : je n’ai pas la prétention de penser avoir fait des films « inoubliables » ou « géniaux ». Juste d’avoir ajouté une corde de plus à l’arc des moyens d’informations, de conscientisation, de mobilisation… De même, l’intérêt de la vidéo est relativement partagé, mais peut paraître pour pas mal de camarades un supplément d’âme (ça fait joli/jeune/cool, au choix) mais qui est complexe techniquement… Tout cela, je ne le pense pas. On peut aujourd’hui facilement faire des vidéos. Par « facile » j’entends sans beaucoup d’effets ajoutés (transitions, noms, effets spéciaux…). Par contre ce qui est certain c’est que c’est trop souvent un travail individuel, qui manque d’élaboration collective. Ce point a son importance si on veut faire des vidéos qui collent aux réalités d’une lutte collective, si on veut faire des choses intéressantes, drôles, décalées mais pertinentes. Et ça c’est vrai, ça demande un peu de temps, de brainstorming, de préparation en amont. Or, on se trouve trop souvent dans des situations d’urgences…

Maintenant, place aux travaux pratiques…

Comment réaliser et diffuser une vidéo militante ?

Première étape : le matériel

Qui dit film numérique, dit matériel numérique. Pour filmer, on peut travailler à partir d’un matériel très « basique ». Deux critères sont à retenir au delà de la qualité de l’image : le format et le son. Pour le format, c’est-à-dire la « taille » dans laquelle le film va être tournée, il faut aujourd’hui privilégier le HD et le full-HD. C’est un paramètre par défaut sur nombre de téléphones portables et d’appareils photos. Au niveau du son, il faut faire des tests avec le matériel pour voir la façon dont les bruits alentours et le vent parasitent ou non le film. C’est dommage de faire une interview de quelqu’un-e et de se retrouver avec des images avec un grésillement en fond…

Personnellement j’utilise un appareil photo numérique (Sony DSC-HX20v) que j’ai toujours sur moi et une caméra (Sony Handycam HDR-CX160) pour les films que je prépare. Pour commencer, pas besoin de dépenser des milliers d’euros : on peut utiliser du matériel de base autour de 100 euros (pour les appareils photos), de 250-300 euros (pour les caméras).

L’avantage que j’ai trouvé à utiliser une caméra (après des années à l’appareil photo) c’est le confort pour filmer (stabilité), l’importance du zoom, le choix des formats de numérisation, la meilleure qualité de son (et le branchement possible d’un micro par exemple) et la meilleure compression des fichiers (ils prennent moins de poids en mémoire, ce qui signifie un gain de temps au montage avec mon ordinateur).

Justement, question matériel, il faut un ordinateur pour pouvoir monter le film (c’est à dire découper des bouts de films, les coller dans l’ordre souhaité, ajouter des titres, du son…). Il vaut mieux avoir un ordinateur récent avec pas mal de mémoire vive, la RAM d’un ordinateur (le logiciel tournera plus vite). Pour autant, mon PC est un modèle de base à 400 euros, et je m’en sors pas trop mal. La différence de matériel, entre du récent performant et du plus vieux a surtout des conséquence sur le temps de montage (l’ordinateur analyse plus ou moins vite) et sur le temps de conversion (le moment à la fin du montage où l’on convertit le fichier travaillé pour obtenir le fichier final du film qui sera diffusé).

Ensuite, préparer le film

Si possible, c’est bien de préparer son film. Je dis ça mais j’ai rarement pu le faire. On est bien souvent dans l’urgence. Préparer, ça peut vouloir dire « écrire une histoire » (on n’est pas obligé de filmer que des manifs) et essayer de la réaliser. C’est là qu’on peut mettre en place quelque chose de plus explicatif, de pédagogique. C’est une étape qui peut se faire à plusieurs : ça donne plus d’idées, ça permet de tester le discours (si on veut par exemple essayer d’être drôle…).

Deux exemples de vidéos intéressantes sur une lutte actuelle. Il s’agit de films sur la lutte pour sauver la maternité des Lilas (voir le site du collectif ). Ou comment utiliser un tube (Papaoutai de Stromae) et une référence de la campagne présidentielle de 2012 pour porter différemment un message:

Penser à recharger les batteries (une de rechange ça peut être utile), à vider les cartes mémoires… Et c’est parti !

Là, on tourne

Il faut filmer, filmer et re-filmer. Et ne pas hésiter à refaire plusieurs fois le même plan. Il faut filmer une vingtaine de minutes pour faire un film de 3-4 mn, sauf à faire directement des plans parfaits… Assez rapidement on va avoir des idées de séquences qui peuvent servir. Par exemple si c’est pour faire un compte-rendu visuel d’une manifestation, on va chercher à faire des plans différents, entre du très près (gros plan) et des plans plus larges. Attention : il s’agit de filmer y compris pour diffuser : pas la peine de faire des gros plan sur les têtes des camarades qui pourraient ensuite être facilement identifiés, par exemple dans une manif antifasciste…

En faire un film

C’est le début de l’aboutissement, et c’est aussi presque le plus long. Il faut compter pas loin d’une heure pour une minute de film (du moins au début). Attention : sur internet, il vaut mieux essayer de faire des films courts et pugnaces que des films à rallonge et ennuyeux. Même si ce n’est pas toujours évident, 3 minutes ça paraît une bonne limite.

Question logiciel il ne faut pas avoir peur : en général c’est assez simple et intuitif. On peut en trouver pas mal en téléchargement qui ne sont pas payant.

À penser également : on peut ajouter du son (bon je passe sur les questions de droits d’auteur, je fais ça assez à l’arrache. Attention toutefois, les sites de diffusions sur internet vont demander si vous êtes titulaire des droits en images et en son…).

Concernant les effets (par exemple les « transitions »…) : plus vous allez en ajouter plus le film sera « lourd » (en méga-octets). À utiliser avec parcimonie si votre matériel informatique n’est pas du dernier cri.

Une fois le montage effectué, il reste à exporter le fichier dans un format facilement utilisable par les lecteurs vidéos et les sites de diffusion en ligne. Moi j’utilise du .mp4 après avoir longtemps travaillé en .avi …

Et c’est parti pour la diffusion

Maintenant vous n’avez plus qu’à créer des comptes sur les sites internet de diffusion de vidéos (il y en a plein, les plus connus : youtube, dailymotion, wat…) et à charger votre vidéo.

Attention : choisissez un titre parlant et des mots-clés pertinents pour faire en sorte qu’on trouve votre vidéo dans le flot ininterrompu de « petits chats qui font un regard de côté », de « saut en surf d’un hélicoptère » et autres vidéos qui font le buzzzzz.

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 09:37
Les trentes glorieuses l'étaient elles tant que ça?

Alors que la gauche de la gauche (Front de gauche), ainsi que les ex-trotskistes reconvertis au réformisme (NPA, LO) fantasment sur un retour aux Trentes glorieuses, un entretien démonte cette période mythifiée...

Les "Trentes glorieuses", qui ont marqué la France de 1945 à 1975, sont célébrées comme une période idéale. Mais la prospérité de l’époque s’est fait à un lourd prix environnemental. Sous plusieurs aspects, ces décennies ont en fait marqué une régression. Reporterre s’entretient avec l’historien Christophe Bonneuil.

Dans un nouvel ouvrage, des chercheurs français et américains proposent Une autre histoire des "Trente Glorieuses" (Ed. La Découverte). Renouvelant notre regard sur les décennies d’après-guerre, les différents textes réunis s’inscrivent dans une histoire environnementale globale. Rencontre avec Christophe Bonneuil, historien des sciences, qui a co-dirigé ce livre collectif.

Reporterre - Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre ?

Christophe Bonneuil - Avec Céline Pessis et Sezin Topçu, nous avons longuement travaillé sur les « Trente Glorieuses » à travers nos études sur les technocraties coloniales, le nucléaire et la modernisation agricole. Et nous avons constaté que les récits historiens étaient souvent imprégnés de l’idéologie des protagonistes de la modernisation d’après-guerre. Le métabolisme environnemental de la période, par exemple, est très peu étudié. En rédigeant ce livre collectif, notre idée était de lancer un pavé dans la mare pour décoloniser le regard historien du mythe des « Trente Glorieuses ».

En quoi les « Trente Glorieuses » sont-elles un mythe ?

Il y a premièrement le mythe de la rupture avec Vichy. Les « Trente Glorieuses » s’inscriraient en rupture avec le retour à la terre et à la tradition prôné par le régime pétainiste. Or, c’est dans les années 1930, en réponse à la Grande Dépression, qu’un dirigisme modernisateur étatique émerge. Plusieurs historiens en ont montré les continuités à travers les régimes politiques de 1936 jusqu’aux années 1960.

Au-delà des affichages traditionnalistes, le régime de Vichy était en fait déjà dominé par des technocrates modernisateurs qui ont pensé le premier Plan, par exemple. Le mythe des Trente glorieuses a eu pour fonction, en réalité, de disqualifier toute critique du modèle de développement d’après-guerre en assimilant ces critiques au vichysme, au passé, à la réaction.

Un deuxième mythe est celui d’une France métropolitaine qui accède à la modernité seule, grâce à la perte du « boulet » des colonies, comme ont pu l’écrire certains historiens... Or, la croissance des décennies d’après-guerre est inséparable d’un échange inégal avec le Tiers-Monde et du pillage des ressources naturelles limitées de la planète.

Enfin, un troisième mythe est celui d’un consensus social autour du « progrès ». Dans la nostalgie collective, tout le monde aurait communié après-guerre dans une même société consumériste, avec un même rapport à la technique, au « progrès », à la croissance. Les historiens ont énormément étudié les clivages idéologiques Est-Ouest qui traversaient la France à cette époque, mais ils ont négligé d’étudier les oppositions au machinisme et à l’emprise de la technique, ou les centaines de conflits socio-environnementaux qui se sont produits.

Cela a eu pour effet de gommer les alertes scientifiques et les résistances sociales du passé, ce qui dépolitise la problématique environnementale, comme si elle n’était qu’une simple facette, alors invisible, d’un nécessaire redressement du pays.

D’où vient l’expression « Trente Glorieuses » et comment expliquez-vous qu’elle ait rencontré un tel succès politique et médiatique ?

Elle a été proposée en 1979 par l’économiste Jean Fourastié dans son livre Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975. Il fait une analogie avec les Trois Glorieuses, ces trois jours de révolution de juillet 1830 qui ont installé une monarchie bourgeoise et industrialiste. Par un jeu de contraste, il affirme aussi que les « Trente Glorieuses » ont été une « révolution » menée de façon consensuelle par des technocrates.

Cette expression est une manière de caractériser une période de croissance économique, d’expansion capitaliste dirigée, qu’a connu l’Occident jusqu’au milieu des années 1970. Il n’y a plus eu ensuite d’années de croissance à 5 %, mais une croissance beaucoup plus faible et un chômage de masse. Fourastié a proposé une lecture dépolitisée des années d’après-guerre où les tensions et les limites sous-jacentes n’apparaissent pas. D’où l’impression dominante qu’il suffirait de restaurer la croissance d’antan pour que tout aille mieux.

Quelles étaient ces tensions ? Autrement dit, quels étaient les terrains de lutte à l’époque ?

Ils étaient multiformes. Il y avait, par exemple, un syndicalisme minoritaire qui critiquait l’organisation scientifique du travail. Il y avait des résistances passives autour du travail à la chaîne dans l’industrie automobile. Des agriculteurs refusaient la modernité agricole en se lançant dans l’agriculture biologique ou en cultivant des variétés anciennes de semences.

Il y avait aussi des scientifiques critiques, comme les savants du Museum Roger Heim et Théodore Monod. La Communauté de l’Arche de Lanza Del Vasto – la version française et catholique du gandhisme – était également très active dans l’anticolonialisme et l’opposition au nucléaire, avant de jouer un rôle-clé dans la lutte du Larzac.

Dans le champ intellectuel et culturel, on trouve des critiques du modèle d’après-guerre à travers les critiques des « mythologies » chez Roland Barthes et de la « vie quotidienne » chez Henri Lefebvre, mais aussi chez Jacques Tati, Boris Vian, Georges Brassens, René Barjavel, et dans un tout autre registre, dans le mouvement naturiste. Des intellectuels que l’on redécouvre aujourd’hui, comme Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, s’en prenaient à l’emprise de la technique prolétarisant et déresponsabilisant les femmes et les hommes. Mais tous ces contestataires ont été activement marginalisés.

Comment ?

C’est un véritable chantier pour les historiens que de montrer les différentes tactiques par lesquelles la critique a été gérée, gouvernée par les nouvelles élites politiques, religieuses, scientifiques et techniques. La montée des technocrates – comme les X-Mines, par exemple, qui dirigeaient tout le secteur de l’énergie et du nucléaire – et la « guerre culturelle » qu’ils menaient contre les secteurs « traditionnels » de la société en sont un élément.

Certains politistes ont même pu parler de la Cinquième République comme la « République des technocrates » enfin « libérés » du parlementarisme et autres archaïsmes pour conduire plus vite la France vers le « progrès ». Avec l’expertise sanitaire et environnementale, on assiste aussi à une sorte de digestion, voire une disqualification, de la critique par son institutionnalisation et sa « technicisation ». Enfin, le consumérisme et la publicité jouent également un rôle très important.

Christophe Bonneuil -

Vous proposez de renommer les « Trente Glorieuses » les « Trente Ravageuses ». Pourquoi ?

Il faut metttre en lumière le bilan environnemental, énergétique et sanitaire des décennies de haute croissance. Du point de vue sanitaire, il y a eu, par exemple, plus de 75 000 morts de silicose entre 1946 et 1987. Des millions de mètres carrés de bâtiments ont été recouverts d’amiante, le produit-phare de la modernité d’après-guerre. D’ici 2025, l’amiante aura fait plus de 100 000 morts.

L’indicateur de progrès véritable (ou Genuine Progress Indicator) montre que le bien-être réel dans les pays industrialisés décline à partir de 1978, alors que le PIB augmente, ce qui veut dire que les choix techniques et économiques qui fondent le modèle de développement d’après-guerre n’ont mis qu’une génération pour montrer leur contre-productivité.

Du point de vue environnemental, pour chaque point de croissance économique, il y avait deux points de croissance de la consommation d’énergies fossiles. La ville, la production industrielle, l’agriculture et le modèle d’habitat et de consommation des « Trente Glorieuses » représentent un recul en termes d’efficacité énergétique et d’efficacité matière. En fait, nous nous sommes engagés à l’époque dans une voie néfaste pour les générations futures.

Notre mémoire associe toujours cette période à une « croissance », un essor. Mais tout dépend de ce que l’on compte : la production augmente, mais le rendement énergétique se dégrade. Le réseau routier et autoroutier s’étoffe, mais le réseau ferroviaire est amputé. Entre 1948 et 1974, le nombre de voyageurs en train – hors Paris-banlieue – chute de plus de 25 %.

Donc parler de « Trente Ravageuses » ou de « Trente Pollueuses » est un pied de nez provocateur à l’histoire officielle qui ne compte que les « progrès », alors qu’une histoire de ce qui décline, de ce qui se dégrade est toute aussi éclairante pour comprendre la période et l’héritage qu’elle nous laisse.

L’augmentation du nombre d’« affaires médiatico-scientifiques » depuis de nombreuses années, comme le dossier de l’amiante, par exemple, est-elle une conséquence de la modernisation d’après-guerre ?

Il y a effectivement un certain nombre de problèmes sanitaires qui se sont révélés à retardement. Mais des scientifiques et des apiculteurs dénonçaient déjà les dégâts des pesticides à la fin des années 1940, par exemple. Souvent, ces alertes et ces contestations ont été doublement étouffées : elles ont d’abord été marginalisées par les modernisateurs ; puis elles ont connu une deuxième mort dans notre mémoire collective du fait que les historiens ne s’y sont pas intéressés jusque récemment. Notre livre entend sonner la fin de cette amnésie et contribuer ainsi à la reconstitution de la mémoire longue des questions et des luttes socio-environnementales.

Vous qualifiez la période d’après 1945 comme la « grande accélération de l’Anthropocène ». Qu’entendez-vous par là ?

Des scientifiques ont proposé de baptiser les 200-250 dernières années du nom d’« Anthropocène », succédant ainsi à la période de l’Holocène. Ils signifient par là que l’humanité est devenue une force géologique majeure.

A la fin du XXIème siècle, la température à la surface de la Terre risque fort d’avoir augmenté de 4°C, ce qui serait inédit depuis 15 millions d’années... Cette nouvelle période géologique qu’est l’« Anthropocène » est le moment où l’histoire humaine a rendez-vous avec celle de la Terre. La nature n’est plus le cadre impassible à l’action humaine. Les études scientifiques qui font débuter l’Anthropocène avec la révolution thermo-industrielle notent aussi une « grande accélération » après 1945.

Les 24 indicateurs des perturbations humaines du système-Terre retenus par ces scientifiques (émissions de gaz à effet de serre, biodiversité, cycles du phosphate, de l’azote, de l’eau, etc.) virent au rouge. Toutefois, ces mêmes scientifiques espèrent que s’ouvre désormais une troisième phase de l’Anthropocène, qui sera celle de la prise de conscience et de l’action...

Propos recueillis par Anthony Laurent.

Repris sur Reporterre

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12 février 2014 3 12 /02 /février /2014 09:04
Le flashball, une arme de mutilation au mains de la police

Voici une tribune parue dans la presse bourgeoise signée par plusieurs personnes. Elle ont toutes en commun le fait d'avoir été blessées mutilées par un flashball aux mains de la police. Ainsi, plusieurs d'entre eux ont perdu un oeil, simplement parce qu'ils étaient là au mauvais moment au mauvais endroit. Enlevons aux flics le droit de mutiler!

Par Clément Alexandre, Florent Castineira, Joan Celsis, John David, Pierre Douillard, Joachim Gatti et Salim

Nous avons en commun le fait d’avoir été blessés et mutilés par la police française après avoir reçu un tir de flashball en pleine tête. Etre touché par une de ces armes, c’est s’effondrer, être évacué, hospitalisé et subir par la suite un nombre considérable d’interventions chirurgicales lourdes qui s’étendent sur plusieurs mois. Les lésions sont nombreuses et irréversibles : œil crevé, décollement de la rétine, enfoncement du plancher orbital, multiples fractures, dents cassées, joue arrachée, etc. Pour plusieurs d’entre nous, l’implant d’une prothèse a été nécessaire. Sans parler des migraines, des cauchemars et de la peur chevillée au corps. A Marseille, un homme, Mostefa Ziani, est mort d’un arrêt cardiaque après avoir été touché en plein thorax. Le flashball peut donc tuer à bout portant et il produit des dommages qui ne sont en rien des accidents. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, équiper la police avec ces armes, c’est lui reconnaître le droit de mutiler. Ce qu’elle a bien compris.

S’il n’existe aucune réparation possible, il est difficile de laisser le terrain libre à la violence policière. Plusieurs d’entre nous ont porté plainte contre l’auteur du tir. Sans succès. A Nantes, le policier qui a tiré sur Pierre Douillard en 2007 et dont l’identité est clairement établie bénéficie d’une relaxe : sa responsabilité ne peut être engagée puisqu’il a obéi à un ordre. A Toulouse par contre, pour Joan Celsis, blessé en 2009, le juge ordonne un non-lieu au motif cette fois que l’identité du tireur n’est pas établie. A Montreuil, pour Joachim Gatti, le procureur bloque le dossier depuis maintenant deux ans. Sans surprise, la justice couvre la police. Il y a belle lurette en effet que l’action de la police s’est affranchie du droit. Pour le flashball, les distances de sécurité et les zones autorisées ne sont jamais respectées, pas plus que le tir ne correspond à un état de légitime défense comme le prescrit pourtant la réglementation officielle.

Face aux limites du pénal, nous nous sommes lancés dans une nouvelle procédure. Clément Alexandre, le collectif Face aux armes de la police et leur avocat, Etienne Noel, ont déposé en octobre 2012 une requête au Tribunal administratif qui consiste à attaquer directement la responsabilité du préfet de police et plus seulement le policier qui tire en pleine tête, même si celui-ci mérite tout notre mépris. Pour la première fois, l’Etat a été condamné mercredi, le 18 décembre, à verser une indemnité et sa responsabilité est reconnue, tout comme le lien entre la blessure et le flash-ball. D’autres jugements sont attendus. Nous pensons que sur le terrain juridique, il est capital de multiplier ce type de riposte.

Toutes ces blessures rendent lisible la façon dont la police maintient l’ordre. Chaque fois derrière nos noms propres, il y a des complicités et des amitiés - souvent des luttes. A Nantes, des lycéens et des étudiants occupent un rectorat. A Toulouse, des dizaines d’étudiants sortent d’un Monoprix sans payer pour protester contre la précarité étudiante. A Montreuil, des habitants se rassemblent contre l’expulsion d’un squat. Et des lycéens bloquent leur établissement pour protester contre une énième réforme des retraites. A Notre-Dame-des-Landes, des milliers de personnes résistent à un projet d’aéroport : parmi les centaines de blessés, certains se retrouvent avec des bouts de métal sous la peau. A Strasbourg, des métallos manifestent contre ArcelorMittal. A Montpellier, c’est un groupe de supporteurs qui est visé. Dans les quartiers populaires, le flashball fait partie de la vie quotidienne et intervient systématiquement quand les habitants se révoltent contre la violence de la police. C’est le cas à Trappes pour Salim, qui cet été, a eu le malheur de se trouver à proximité du commissariat où des habitants protestent contre une arrestation musclée. Mais aussi à Montbéliard, Villemomble, etc.

Ce que la langue policière appelle littéralement «neutraliser une menace» désigne de toute évidence la nature réelle du flashball : écraser et faire taire ce qui échappe au pouvoir. C’est là le travail normal de la police. Mais ce qui est nouveau, c’est la méthode utilisée. Le flashball est le nom d’un nouveau dispositif politique qui repose sur la peur et la mutilation - en un mot la terreur. Il s’agit cette fois de frapper les corps mais aussi les cœurs et les esprits en nous marquant dans notre chair et dans celles de nos amis. Présenté comme défensif, le flashball est clairement une arme offensive qui donne à nouveau à la police le pouvoir de tirer sur la foule. Le déploiement de la violence policière, en l’état actuel du rapport de force, ne doit pas entraîner la mort. Mais la police doit être assurée de rester la plus forte pour que l’ordre soit maintenu.

Cette militarisation des opérations de police exprime la vérité d’une époque : le développement de ces armes depuis maintenant dix ans s’explique par le fait qu’elles ont manqué dans certaines émeutes. Qu’en Tunisie, une foule déterminée puisse faire tomber un gouvernement dont la longévité semblait assurée indique assez l’angoisse qui habite le pouvoir à tout moment. Le terrain d’intervention véritable du flashball, c’est la révolte.

En maintes occasions, la police se présente comme un obstacle - à nos mouvements, à nos désirs et à nos luttes. La question de savoir comment le défaire mériterait d’être prise au sérieux. Si les blessures se produisent toujours dans des moments de tension, se défendre et se protéger devient une question pratique dont la nécessité a pu être éprouvée en Grèce, comme à Notre-Dame-des-Landes où des boucliers sont apparus ; de la place Tahrir à la place Taksim, où des milliers de manifestants venaient casqués. Quand Michèle Alliot-Marie propose d’exporter le savoir-faire de la police française en Tunisie, nous pensons plutôt à importer la puissance des révolutions arabes.

C’est parce que nous demeurons attachés à nos luttes et à nos amitiés que nous ne nous laisserons pas terroriser par le flashball. Là où nous sommes attaqués, il y a à riposter collectivement pour être capable de penser et de contrer les pratiques policières. Et ça, on ne le fait pas dans l’enceinte d’un tribunal, mais on l’élabore avec tous ceux qui les subissent. Ici, comme ailleurs, ce qui relève du possible dépend d’un rapport de force. Nous lançons un appel à toutes les personnes blessées avec la certitude que nous avons plus à partager que nos blessures.

Pour Salim, ce sont ses proches qui signent la tribune. Contact : http://faceauxarmesdelapolice.wordpress.com

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11 février 2014 2 11 /02 /février /2014 10:00

Alors que 868 millions de personnes souffrent de sous-alimentation, selon l’Onu, l’accaparement de terres agricoles par des multinationales de l’agrobusiness ou des fonds spéculatifs se poursuit. L’équivalent de trois fois l’Allemagne a ainsi été extorqué aux paysans africains, sud-américains ou asiatiques. Les plantations destinées à l’industrie remplacent l’agriculture locale. Plusieurs grandes entreprises françaises participent à cet accaparement, avec la bénédiction des institutions financières. Enquête.

Au Brésil, le groupe français Louis Dreyfus, spécialisé dans le négoce des matières premières, a pris possession de près de 400 000 hectares de terres : l’équivalent de la moitié de l’Alsace, la région qui a vu naître l’empire Dreyfus, avec le commerce du blé au 19ème siècle. Ces terres sont destinées aux cultures de canne à sucre et de soja. Outre le Brésil, le discret empire commercial s’est accaparé, via ses filiales Calyx Agro ou LDC Bioenergia [1], des terres en Uruguay, en Argentine ou au Paraguay. Si Robert Louis Dreyfus, décédé en 2009, n’avait gagné quasiment aucun titre avec l’Olympique de Marseille, club dont il était propriétaire, il a fait de son groupe le champion français toute catégorie dans l’accaparement des terres.

Le Groupe Louis-Dreyfus – 56 milliards d’euros de chiffre d’affaires [2] – achète, achemine et revend tout ce que la terre peut produire : blé, soja, café, sucre, huiles, jus d’orange, riz ou coton, dont il est le « leader » mondial via sa branche de négoce, Louis-Dreyfus Commodities. Son jus d’orange provient d’une propriété de 30 000 ha au Brésil. L’équivalent de 550 exploitations agricoles françaises de taille moyenne ! Il a ouvert en 2007 la plus grande usine au monde de biodiesel à base de soja, à Claypool, au Etats-Unis (Indiana). Il possède des forêts utilisées « pour la production d’énergie issue de la biomasse, l’énergie solaire, la géothermie et l’éolien ». Sans oublier le commerce des métaux, le gaz naturel, les produits pétroliers, le charbon et la finance.

Course effrénée à l’accaparement de terres

En ces périodes de tensions alimentaires et de dérèglements climatiques, c’est bien l’agriculture qui semble être l’investissement le plus prometteur. « En 5 ans, nous sommes passés de 800 millions à 6,3 milliards de dollars d’actifs industriels liés à l’agriculture », se réjouissait le directeur du conglomérat, Serge Schoen [3]. Le groupe Louis Dreyfus illustre la course effrénée à l’accaparement de terres agricoles dans laquelle se sont lancées de puissantes multinationales. Sa holding figure parmi les cinq premiers gros traders de matières premières alimentaires, avec Archer Daniels Midland (États-Unis), Bunge (basé aux Bermudes), Cargill (États-Unis) et le suisse Glencore. Ces cinq multinationales, à l’acronyme ABCD, font la pluie et le beau temps sur les cours mondiaux des céréales [4].

L’exemple de Louis Dreyfus n’est pas isolé. États, entreprises publiques ou privées, fonds souverains ou d’investissements privés multiplient les acquisitions – ou les locations – de terres dans les pays du Sud ou en Europe de l’Est. Objectif : se lancer dans le commerce des agrocarburants, exploiter les ressources du sous-sol, assurer les approvisionnements alimentaires pour les États, voire bénéficier des mécanismes de financements mis en œuvre avec les marchés carbone. Ou simplement spéculer sur l’augmentation du prix du foncier. Souvent les agricultures paysannes locales sont remplacées par des cultures industrielles intensives. Avec, à la clé, expropriation des paysans, destruction de la biodiversité, pollution par les produits chimiques agricoles, développement des cultures OGM... Sans que les créations d’emplois ne soient au rendez-vous.

Trois fois la surface agricole de la France

Le phénomène d’accaparement est difficile à quantifier. De nombreuses transactions se déroulent dans le plus grand secret. Difficile également de connaître l’origine des capitaux. Une équipe de la Banque mondiale a tenté de mesurer le phénomène. En vain ! « Devant les difficultés opposées au recueil des informations nécessaires (par les États comme les acteurs privés), et malgré plus d’un an de travail, ces chercheurs ont dû pour l’évaluer globalement s’en remettre aux articles de presse », explique Mathieu Perdriault de l’association Agter.

Selon la base de données Matrice foncière, l’accaparement de terres représenterait 83 millions d’hectares dans les pays en développement. L’équivalent de près de trois fois la surface agricole française (1,7% de la surface agricole mondiale) ! Selon l’ONG Oxfam, qui vient de publier un rapport à ce sujet, « une superficie équivalant à celle de Paris est vendue à des investisseurs étrangers toutes les 10 heures », dans les pays pauvres [5].

L’Afrique, cible d’un néocolonialisme agricole ?

L’Afrique, en particulier l’Afrique de l’Est et la République démocratique du Congo, est la région la plus convoitée, avec 56,2 millions d’hectares. Viennent ensuite l’Asie (17,7 millions d’ha), puis l’Amérique latine (7 millions d’ha). Pourquoi certains pays se laissent-il ainsi « accaparer » ? Sous prétexte d’attirer investissements et entreprises, les réglementations fiscales, sociales et environnementales des pays les plus pauvres sont souvent plus propices. Les investisseurs se tournent également vers des pays qui leur assurent la sécurité de leurs placements. Souvent imposées par les institutions financières internationales, des clauses garantissent à l’investisseur une compensation de la part de l’État « hôte » en cas d’expropriation. Des clauses qui peuvent s’appliquer même en cas de grèves ou de manifestations.

Les acteurs de l’accaparement des terres, privés comme publics, sont persuadés – ou feignent de l’être – que seul l’agrobusiness pourra nourrir le monde en 2050. Leurs investissements visent donc à « valoriser » des zones qui ne seraient pas encore exploitées. Mais la réalité est tout autre, comme le montre une étude de la Matrice Foncière : 45% des terres faisant l’objet d’une transaction sont des terres déjà cultivées. Et un tiers des acquisitions sont des zones boisées, très rentables lorsqu’on y organise des coupes de bois à grande échelle. Des terres sont déclarées inexploitées ou abandonnées sur la foi d’imageries satellites qui ne prennent pas en compte les usages locaux des terres.

40% des forêts du Liberia sont ainsi gérés par des permis à usage privés [6] (lire aussi notre reportage au Liberia). Ces permis, qui permettent de contourner les lois du pays, concernent désormais 20 000 km2. Un quart de la surface du pays ! Selon Oxfam, 60% des transactions ont eu lieu dans des régions « gravement touchées par le problème de la faim » et « plus des deux tiers étaient destinées à des cultures pouvant servir à la production d’agrocarburants comme le soja, la canne à sucre, l’huile de palme ou le jatropha ». Toujours ça que les populations locales n’auront pas...

Quand AXA et la Société générale se font propriétaires terriens

« La participation, largement médiatisée, des États au mouvement d’acquisition massive de terre ne doit pas masquer le fait que ce sont surtout les opérateurs privés, à la poursuite d’objectifs purement économiques et financiers, qui forment le gros bataillon des investisseurs », souligne Laurent Delcourt, chercheur au Cetri. Les entreprises publiques, liées à un État, auraient acheté 11,5 millions d’hectares. Presque trois fois moins que les investisseurs étrangers privés, propriétaires de 30,3 millions d’hectares. Soit la surface de l’Italie ! Si les entreprises états-uniennes sont en pointe, les Européens figurent également en bonne place.

Banques et assurances françaises se sont jointes à cette course à la propriété terrienne mondiale. L’assureur AXA a investi 1,2 milliard de dollars dans la société minière britannique Vedanta Resources PLC, dont les filiales ont été accusées d’accaparement des terres [7]. AXA a également investi au moins 44,6 millions de dollars dans le fond d’investissement Landkom (enregistré dans l’île de Man, un paradis fiscal), qui loue des terres agricoles en Ukraine. Quant au Crédit Agricole, il a créé – avec la Société générale – le fonds « Amundi Funds Global Agriculture ». Ses 122 millions de dollars d’actifs sont investis dans des sociétés telles que Archer Daniels Midland ou Bunge, impliquées comme le groupe Louis Dreyfus dans l’acquisition de terres à grande échelle. Les deux banques ont également lancé le « Baring Global Agriculture Fund » (133,3 millions d’euros d’actifs) qui cible les sociétés agro-industrielles. Les deux établissement incitent activement à l’acquisition de terres, comme opportunité d’investissement. Une démarche socialement responsable ?

Vincent Bolloré, gentleman farmer

Après le groupe Louis Dreyfus, le deuxième plus gros investisseur français dans les terres agricoles se nomme Vincent Bolloré. Son groupe, via l’entreprise Socfin et ses filiales Socfinaf et Socfinasia, est présent dans 92 pays dont 43 en Afrique. Il y contrôle des plantations, ainsi que des secteurs stratégiques : logistique, infrastructures de transport, et pas moins de 13 ports, dont celui d’Abidjan. L’empire Bolloré s’est développée de façon spectaculaire au cours des deux dernières décennies « en achetant des anciennes entreprises coloniales, et [en] profitant de la vague de privatisations issue des "ajustements structurels" imposés par le Fonds monétaire international », constate le Think tank états-unien Oakland Institute.

Selon le site du groupe, 150 000 hectares plantations d’huile de palme et d’hévéas, pour le caoutchouc, ont été acquis en Afrique et en Asie. L’équivalent de 2700 exploitations agricoles françaises ! Selon l’association Survie, ces chiffres seraient en deçà de la réalité. Le groupe assure ainsi posséder 9 000 ha de palmiers à huile et d’hévéas au Cameroun, là où l’association Survie en comptabilise 33 500.

Expropriations et intimidations des populations

Quelles sont les conséquences pour les populations locales ? Au Sierra Leone,

Bolloré a obtenu un bail de 50 ans sur 20 000 hectares de palmier à huile et 10 000 hectares d’hévéas. « Bien que directement affectés, les habitants de la zone concernée semblent n’avoir été ni informés ni consultés correctement avant le lancement du projet : l’étude d’impact social et environnemental n’a été rendue publique que deux mois après la signature du contrat », raconte Yanis Thomas de l’association Survie. En 2011, les villageois tentent de bloquer les travaux sur la plantation. Quinze personnes « ont été inculpées de tapage, conspiration, menaces et libérées sous caution après une âpre bataille judiciaire. » Bolloré menace de poursuivre en justice pour diffamation The Oakland Institute, qui a publié un rapport en 2012 sur le sujet pour alerter l’opinion publique internationale.

Au Libéria, le groupe Bolloré possède la plus grande plantation d’hévéas du pays, via une filiale, la Liberia Agricultural Company (LAC). En mai 2006, la mission des Nations Unies au Libéria (Minul) publiait un rapport décrivant les conditions catastrophiques des droits humains sur la plantation : travail d’enfants de moins de 14 ans, utilisation de produits cancérigènes, interdiction des syndicats, licenciements arbitraires, maintien de l’ordre par des milices privées, expulsion de 75 villages…. La LAC a qualifié les conclusions de la Minul « de fabrications pures et simples » et « d’exagérations excessives ». Ambiance... Plusieurs années après le rapport des Nations Unies, aucune mesure n’a été prise par l’entreprise ou le gouvernement pour répondre aux accusations.

Une coopératives agricole qui méprise ses salariés

Autre continent, mêmes critiques. Au Cambodge, la Socfinasia, société de droit luxembourgeois détenue notamment par le groupe Bolloré a conclu en 2007 un joint-venture qui gère deux concessions de plus de 7 000 hectares dans la région de Mondulkiri. La Fédération internationale des Droits de l’homme (FIDH) a publié en 2010 un rapport dénonçant les pratiques de la société Socfin-KCD. « Le gouvernement a adopté un décret spécial permettant l’établissement d’une concession dans une zone anciennement protégée, accuse la FIDH. Cette situation, en plus d’autres violations documentées du droit national et des contrats d’investissement, met en cause la légalité des concessions et témoigne de l’absence de transparence entourant le processus d’approbation de celles-ci. » Suite à la publication de ce rapport, la Socfin a menacé l’ONG de poursuites pour calomnie et diffamation.

Du côté des industries du sucre, la situation n’est pas meilleure. Depuis 2007, le géant français du sucre et d’éthanol, la coopérative agricole Tereos, contrôle une société mozambicaine [8]. Tereos exploite la sucrerie de Sena et possède un bail de 50 ans (renouvelable) sur 98 000 hectares au Mozambique. Le contrat passé avec le gouvernement prévoit une réduction de 80% de l’impôt sur le revenu et l’exemption de toute taxe sur la distribution des dividendes. Résultat : Tereos International réalise un profit net de 194 millions d’euros en 2010, dont 27,5 millions d’euros ont été rapatriés en France sous forme de dividendes. « De quoi mettre du beurre dans les épinards des 12 000 coopérateurs français de Tereos », ironise le journaliste Fabrice Nicolino. Soit un dividende de 2 600 euros par agriculteur français membre de la coopérative. Pendant ce temps, au Mozambique, grèves et manifestations se sont succédé dans la sucrerie de Sena : bas salaires (48,4 euros/mois), absence d’équipements de protection pour les saisonniers, nappe phréatique polluée aux pesticides... Ce doit être l’esprit coopératif [9].

Fermes et fazendas, nouvelles cibles de la spéculation

Connues ou non, on ne compte plus les entreprises et les fonds d’investissement français qui misent sur les terres agricoles. Bonduelle, leader des légumes en conserve et congelés, possède deux fermes de 3 000 hectares en Russie où il cultive haricots, maïs et pois. La célèbre marque cherche à acquérir une nouvelle exploitation de 6 000 ha dans le pays. Fondée en 2007 par Jean-Claude Sabin, ancien président de la pieuvre Sofiproteol (aujourd’hui dirigée par Xavier Beulin président de la FNSEA), Agro-énergie Développement (AgroEd) investit dans la production d’agrocarburants et d’aliments dans les pays en développement. La société appartient à 51% au groupe d’investissement LMBO, dont l’ancien ministre de la Défense, Charles Millon, fut l’un des directeurs. Les acquisitions de terres agricoles d’AgroEd en Afrique de l’Ouest sont principalement destinées à la culture du jatropha, transformé ensuite en agrocarburants ou en huiles pour produits industriels. Mais impossible d’obtenir plus de précisions. Les sites internet de LMBO et AgroED sont plus que discrets sur le sujet. Selon une note de l’OCDE, AgroEd aurait signé un accord avec le gouvernement burkinabé concernant 200 000 hectares de Jatropha, en 2007, et négocient avec les gouvernements du Bénin, de Guinée et du Mali.

« Compte tenu de l’endettement massif des États et des politiques monétaires très accommodantes, dans une optique de protection contre l’inflation, nous recommandons à nos clients d’investir dans des actifs réels et notamment dans les terres agricoles de pays sûrs, disposant de bonnes infrastructures, comme l’Argentine », confie au Figaro Franck Noël-Vandenberghe, le fondateur de Massena Partners. Ce gestionnaire de fortune français a crée le fond luxembourgeois Terra Magna Capital, qui a investi en 2011 dans quinze fermes en Argentine, au Brésil, au Paraguay et en Uruguay. Superficie totale : 70 500 hectares, trois fois le Val-de-Marne ! [10]

Le maïs aussi rentable que l’or

Conséquence de ce vaste accaparement : le remplacement de l’agriculture vivrière par la culture d’agrocarburants, et la spéculation financière sur les terres agricoles. Le maïs a offert, à égalité avec l’or, le meilleur rendement des actifs financiers sur ces cinq dernières années, pointe une étude de la Deutsche Bank. En juin et juillet 2012, les prix des céréales se sont envolés : +50 % pour le blé, +45% pour le maïs, +30 % pour le soja, qui a augmenté de 60 % depuis fin 2011 ! Les prix alimentaires devraient « rester élevés et volatils sur le long terme », prévoit la Banque mondiale. Pendant ce temps, plus d’un milliard d’individus souffrent de la faim. Non pas à cause d’une pénurie d’aliments mais faute d’argent pour les acheter.

Qu’importe ! Au nom du développement, l’accaparement des terres continuent à être encouragé – et financé ! – par les institutions internationales. Suite aux famines et aux émeutes de la faim en 2008, la Banque mondiale a créé un « Programme d’intervention en réponse à la crise alimentaire mondiale » (GFRP). Avec plus de 9 milliards de dollars en 2012, son fonds de « soutien » au secteur agricole a plus que doublé en quatre ans. Via sa Société financière internationale (SFI), l’argent est distribué aux acteurs privés dans le cadre de programme aux noms prometteurs : « Access to land » (accès à la terre) ou « Land market for investment » (marché foncier pour l’investissement).

Des placements financiers garantis par la Banque mondiale

Les deux organismes de la Banque mondiale, SFI et FIAS (Service Conseil pour l’Investissement Étranger) facilitent également les acquisitions en contribuant aux grandes réformes législatives permettant aux investisseurs privés de s’installer au Sierra Leone, au Rwanda, au Liberia ou au Burkina Faso… Quels que soient les continents, « la Banque mondiale garantit nos actifs par rapport au risque politique », explique ainsi l’homme d’affaire états-unien Neil Crowder à la BBC en mars 2012, qui rachète des petites fermes en Bulgarie pour constituer une grosse exploitation. « Notre assurance contre les risques politiques nous protège contre les troubles civils ou une impossibilité d’utiliser nos actifs pour une quelconque raison ou en cas d’expropriation. »

Participation au capital des fonds qui accaparent des terres, conseils et assistances techniques aux multinationales pour améliorer le climat d’investissement des marchés étrangers, négociations d’accords bilatéraux qui créent un environnement favorable aux transactions foncières : la Banque mondiale et d’autres institutions publiques – y compris l’Agence française du développement – favorisent de fait « la concentration du pouvoir des grandes firmes au sein du système agroalimentaire, (...) la marchandisation de la terre et du travail et la suppression des interventions publiques telles que le contrôle des prix ou les subventions aux petits exploitants », analyse Elisa Da Via, sociologue du développement [11].

Oxfam réclame de la Banque mondiale « un gel pour six mois de ses investissements dans des terres agricoles » des pays en développement, le temps d’adopter « des mesures d’encadrement plus rigoureuses pour prévenir l’accaparement des terres ». Que pense en France le ministère de l’Agriculture de ces pratiques ? Il a présenté en septembre un plan d’action face à la hausse du prix des céréales. Ses axes prioritaires : l’arrêt provisoire du développement des agrocarburants et la mobilisation du G20 pour « assurer une bonne coordination des politiques des grands acteurs des marchés agricoles » Des annonces bien vagues face à l’ampleur des enjeux : qui sont ces « grands acteurs des marchés agricoles » ? S’agit-il d’aider les populations rurales des pays pauvres à produire leurs propres moyens de subsistance ou de favoriser les investissements de l’agrobusiness et des fonds spéculatifs sous couvert de politique de développement et de lutte contre la malnutrition ? Les dirigeants français préfèrent regarder ailleurs, et stigmatiser l’immigration.

Nadia Djabali, avec Agnès Rousseaux et Ivan du Roy

Repris sur bastamag

 

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 10:29
La justice républicaine? Une belle saloperie...

Voici un article qui examine des stats sur le comparution immédiate, on y voit que, la justice n'est pas aveugle mais frappe fort et surtout de manière inégale....

Dans cette brève, on va se limiter à présenter des chiffres marquants et à leur apporter un peu d’éclairage. La justice est présentée comme étant aveugle et ne représentant les intérêts d’aucune catégorie sociale. Voici quelques chiffres qui remettent ça en question :

■Nombre d’affaires passant en comparution immédiate en 2011 : 43 000

Nombre de condamnations en comparution immédiate faisant l’objet d’un mandat de dépôt (prison ferme) : 15 200, c'est-à-dire que 35% des personnes passant en comparution immédiate vont en prison.

■ Nombre d’affaires passant au tribunal suite à une procédure normale avec instruction : 14600

Nombre de condamnations suite à une instruction qui font l’objet d’un mandat de dépôt (prison ferme) : 720, c'est-à-dire que 4,9% des personnes qui ont un procès avec instruction vont en prison.

Les personnes qui passent en comparution immédiate ont donc sept fois plus de chance d’aller en prison que ceux qui ont un procès normal.

Qu’est que ça veut dire ?

Au premier abord, ces chiffres sont hallucinants pour qui croit en la justice de notre pays. En effet, les comparutions immédiates sont consacrées aux délits « les moins graves » et sont censées permettre les aménagements de peine pour désengorger les tribunaux. Comment expliquer qu’un tiers des personnes qui passent en comparution immédiate pour des délits légers aillent en prison, et seulement 5% des délits « graves » ?

Une seule explication : la justice de classe. En effet, la comparution immédiate est une procédure ou l’accusé n’a pas le temps de se défendre, et où les avocats n’ont ni le temps ni souvent la volonté de faire une bonne défense. C’est surtout le type de procédure ou se retrouvent les auteurs de « petits délits » qui sont plutôt l’affaire des plus pauvres : bagarres, deal de shit, vols, petits cambriolages.

Ceux qui peuvent payer un avocat qui leur donne des bons conseils, mais aussi les « délinquants en cols blancs » qui sont plus souvent issus de la bourgeoisie passent au tribunal avec une instruction, et vont donc beaucoup moins en prison.

Ceux qui se retrouvent en comparution immédiate sont souvent issus des quartiers populaires, de la classe ouvrière. Cette procédure est souvent un abattoir où se défendent faiblement les prévenus sans avoir préparé leur procès. Ils font face à des procureurs et des juges qui sont souvent issus de la bourgeoisie ou des classes moyennes supérieures : à la clé, des peines de prison.

Voici comment un paradoxe apparent, le fait que ce sont les personnes soupçonnées d’avoir commis les délits les moins graves qui aillent en prison est résolu : La justice n’est pas un outil protégeant les français, mais une arme aux mains des classes dominantes pour briser les plus pauvres.

Sources : Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches: chronique d’une immense casse sociale, Paris, Zones,

Oulianov

Repris sur Tantquil.net

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 07:45
Soral, un penseur trop complexe? Voici une explication!

En ces temps de montée de l'extrême droite, Alain Soral apparait comme une référence pour tout ce beau monde. Sa pensée peut apparaitre comme complexe, emberlificotée, on peut même croire qu'il est anticapitaliste. Heureusement le site soral pour les nuls a fait une petite oeuvre de clarification. Une fois enlevés toutes les parades, les sophismes, on voit ce qu'il représente: un facho et un réac et pas des plus subtils....

Voici ,en gros ,ce que m’a appris monsieur Soral :

Le capitalisme est sain quand il est national, c’est a dire quand les propriétaires d’une usine ne sont pas des actionnaires judeo-protestants de Wall street .Les patrons enracinés aiment leurs ouvriers blancs .Ils ne souhaitent que le bonheur de leurs ouvriers et desireraient augmenter les salaires de ceux ci.Mais malheureusement ,des méchants financiers de Wall street (que nous appelleront LA BANQUE ) controlent le monde et empechent ces gentils patrons catholiques de souche Greco-romaine de faire le bonheur de leurs ouvriers.

Les syndicats comme la CGT sont des agents de l’Empire : en critiquant les grandes familles de milliardaires francais qui délocalisent et ferment leurs usines beneficiaires ,ils font le jeu de LA BANQUE.Ces grandes familles de possedants sont des vrais patriotes ,ils ne jouent jamais en bourse ,n’ont pas de portefeuilles d’actions ni de parts dans les banques...Il n’existe pas de lutte des classes entre francais catholiques ,et donc comme le démontre Soral ,en se syndiquant ou en faisant greve,on fait le jeu de la maconnerie talmudique..
Le colonialisme est positif quand ce sont des Francais qui colonisent.Monsieur Soral nous explique bien qu’en realité,contrairement a ce que pretendent les gauchistes,les colonisés d’Afrique et d’Indochine aimaient profondement la France .La destruction de l’Empire colonial Francais fut le fruit d’un complot judeo protestant pour imposer un gouvernement secret mondial des illuminatis talmudiques .

Mais alors, me direz vous, si Monsieur Soral est nostalgique du colonialisme ,pourquoi critique t’il l’Etat Israelien ,que les gauchistes decrivent comme un etat colonial occidental similaire en bien des points a ce qu’a pu etre l’Algerie Francaise ou l’Afrique du Sud de l’apartheid ?
C’est la que Monsieur Soral m’a ouvert l’esprit : quand il denonce le sionisme ,il ne parle pas d’Israel ,mais d’un complot mondial talmudique qui dure depuis 2000 ans .Tout evenement historique est le fruit d’un complot sioniste .Le sionisme est une entité magique maléfique qui planifie en secret tous les evenements mondiaux .Par exemple :l’assassinat du Christ ,l’esclavage ,les revolutions francaises l’independence americaine ,le bolchevisme ,les premiere et seconde guerres mondiales ,Kennedy ,la liberation des moeurs ,les hippies ,l’emergence du rap francais ,la guerre en Tchetchenie ou le mariage homosexuel sont tous le fruit d’un complot sioniste.
Une seule facon de combattre efficacement cet odieux complot : acheter les livres de Kontre Kulture ,et militer sur internet pour soutenir ce bon Monsieur Poutine ou ce brave Assad en Syrie.Et… j’allais oublier le plus important : voter Marine Le Pen ,la seule facon coherente de lutter contre le complot pour la gouvernance globale.

Monsieur Soral m’a ouvert l’esprit sur bien d’autres sujets :
La revolution francaise fut le fruit d’un complot talmudo-maconnique pour abolir la royauté de droit divin.Les rois de France etaient de bons catholiques qui aimaient le peuple et protegeaient les droits des serfs .Le peuple ne souhaitai pas la revolution ,cette revolution fut uniquement le fruit d’un complot pour provoquer le developpement du capitalisme industriel du siecle d’apres ….
Karl Marx n’etait pas du tout un communiste ,ca c’est ce que veulent vous faire croire les gauchistes : en realité il etait favorable au nationalisme ,et ne croyait pas a la lutte des classes .La meilleure facon d’etre marxiste en 2014 c’est de voter a droite.
Le fascisme n’etait pas du tout financé par les grands industriels hostiles au communisme et a toute idee de droits ouvriers ….Si les fascistes ,franquistes et salazaristes lutterent contre les partis de gauche ,les syndicalistes et tous les mouvements progressistes ,c’etait bien sur pour lutter contre l’EMPIRE …

“La liberte c’est l’esclavage .” Il faut s’opposer a la liberté de circulation des travailleurs pour lutter contre le cosmopolitisme.Il faut s’opposer a la liberte de la presse en Iran ou en Syrie pour s’opposer au complot talmudique des Qataris pour dominer le moyen orient sous les ordres des banquiers talmudo maconniques.Il faut s’opposer a la liberté de metissage pour contre les plans secrets de metissage obligatoire de la population mondiale .
Les revolutionnaires ,les communistes ,les anarchistes ,les trotskystes sont des agents secrets du systeme .Je vous le redit ,la seule facon de lutter c’est de publier des commentaires sur internet ,et de voter a droite.Car la droite a toujours defendu les droits des ouvriers ,c’est bien connu.
BHL est le metre-etalon de la politique : pas besoin de reflechir pour adhere a E&R,il suffit de dire systematiquement l’inverse de ce que dit BHL ,et on est un vrai rebelle coherent .Si BHL est sioniste ,il faut etre antisioniste ,si BHL est pro georgien ,il faut etre pro russe ,si BHL est pro-bosniaque ,il faut soutenir les miliciens serbes ,si BHL est pro OTAN il faut soutenir Khadafi ,si BHL dit du mal du Cartel de Tijuana ,il faut soutenir ce cartel .La politique c ‘est binaire ,on est soit avec Soral ,soit on est avec BHL ,il n’existe pas de nuances ou d’alternatives.
BHL est d’ailleurs un gauchiste ,il faut vraiment etre un idiot-utile pour croire que BHL ,Carla Bruni ,Sarkozy ,Kouchner sont des neo-conservateurs de droite ,alors que ce sont en realite des gauchistes .Monsieur Soral nous le repete suffisament.Ces gens ne peuvent pas etre de droite ,puisque la droite defend les droits des pauvres depuis 2000 ans. Si Jesus revenait de nos jours il serait d;ailleurs de droite et participerai aux conferences webcam de Soral sur son canapé rouge.
Aux bobos bien-pensants qui medisent et qui prétendent que Soral est un gourou de secte ,je repondrai ceci :
Vous vous trompez .Si Soral vend ses DVD de boxe francaise ,de survivalisme ,de films divers sur son site ,s’il vend ses livres sur Kontre Kulture ainsi que divers bibelots ,c’est uniquement pour lutter contre le systeme.
Et puis ,y a t' il un probleme a depenser son argent pour une bonne cause ??
“Tout bien que tu detiens est un souci qui te retient ” ,et Alain Soral est la pour nous oter tous nos soucis .

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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 09:14
Chants et SMS racistes à la SNCF Montpellier. La direction laisse faire...

A la sureté ferroviaire à Montpellier, la lutte contre le racisme ne semble pas être un préoccupation. Malgré les plaintes, les actes racistes continuent, la seule personne ennuyée étant le fonctionnaire qui s'est plaint des pratiques racistes... Comme souvent. En tout cas méfiance lorsque vous croisez la sureté ferroviaire.

Voici un article repris de la presse bourgeoise (Huff post).

RACISME - Mediapart publie dimanche 5 janvier une enquête relevant des pratiques racistes à la sûreté ferroviaire de Montpellier. Pour le prouver, le site d'investigation dévoile des documents internes (lien payant) et s'appuie sur les témoignages d'Eric (prénom modifié) et de Kamel.

Quand ce dernier arrive à la SUGE (sûreté générale) -une police interne armée ayant pour mission de protéger les voyageurs et le personnel de la SNCF- de Montpellier en juillet 2011, il ressent un malaise, écrit Mediapart. Un malaise général qui s'accentue au fil du temps jusqu'à la réception de ce SMS, le 7 décembre 2012, envoyé par un agent à plusieurs collègues:

Alors que la SUGE ne réagit pas après ce SMS, Kamel alerte le déontologue SNCF de la zone Méditerranée. Après ce signal d'alarme, une réunion se tient deux mois plus tard, avec pour thème "la discrimination sur le lieu de travail". Mediapart a pu consulter le rapport rédigé dans la foulée.

Des chants nazis diffusés dans la gare

On y apprend notamment qu'en 2012, "des propos et des musiques" du groupe néonazi Légion 88 ont été diffusés à plusieurs reprises dans le bureau de la gare de Montpellier, avec, sur l’air de La ballade des gens heureux, ce refrain: "Je te propose une ratonnade, le massacre des sales rebeus".

Mais un autre agent, Eric, qui a pris très tôt le parti de Kamel dans cette affaire, et ayant lui aussi tenté d'alerter sur ces incidents, se voit peu à peu mis au ban par ses collègues et la SNCF.

Il en est de même pour Kamel, lui aussi pas épargné par sa hiérarchie. Il ira jusqu'à faire une crise d'angoisse.

Par ailleurs, lors de sa venue pour la réunion en février, le déontologue recueillera d'autres témoignages dénonçant des actes à caractère raciste. "Des violences physiques et verbales auraient été commises volontairement lors d’interpellations, à l’encontre d’une certaine catégorie d’individus et notamment de personnes de souche maghrébine", écrit-il ainsi dans son rapport.

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23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 10:48
Paul Mattick, penseur du communisme anti-autoritaire

Voici un article sur Paul Mattick, penseur communiste conseilliste, qui toute sa vie a renvoyé dos à dos "communisme autoritaire" et capitalisme.

Il l’expose au détour d’une page, quand le pontifiant intervieweur lui demande le « but » de son travail récent. « Toujours le même, répond Paul Mattick, alors septuagénaire : m’opposer à la théorie bolchévique, au capitalisme d’État, que tous soutiennent sans exception, que ce soit sous une forme ou sous une autre, et lutter contre le développement du capitalisme moderne. » Voilà. Une phrase pour résumer une existence. Pour décrire une vie consacrée à la révolution et à la propagation des idées anti-autoritaires. Comme si tout était dit.

Tout ? Il faudrait voir à ne pas exagérer. Certes, la phrase résume bien ce pour quoi Paul Mattick s’est battu toute sa vie. Elle ne dit rien – par contre – de l’ambitieux travail théorique réalisé par celui qui la prononce, infatigable propagandiste du conseillisme (ou communisme de conseil, courant marxiste anti-léniniste). Elle ne dit rien – non plus – de son activisme, au côté des pauvres, des exclus et de tous ceux qui rêvent d’un autre monde. Elle ne dit rien, enfin, d’une existence menée tambour battant, la révolution en ligne de mire, depuis le mouvement spartakiste dans l’Allemagne de l’immédiat après-Première Guerre mondiale jusqu’à la profonde contestation des années 1960, en passant par le mouvement des chômeurs américains lors de la Grande Dépression des années 1930. C’est que Paul Mattick a traversé tout cela. Mieux : il en fut partie prenante, infatigable militant et courageux combattant.

Pour exposer tout cela, il faudrait un livre. Cela tombe bien : les amis Charle Reeve1 et Laure Batier, avec le renfort de Marc Geoffroy et Gary Roth2, viennent d’en publier un. L’ouvrage se nomme La révolution fut une belle aventure. Des rues de Berlin en révolte aux mouvements radicaux américains (1918-1934) (tout juste publié aux éditions L’échappée), et il retrace une bonne part de la vie de Paul Mattick et de ses combats. À la fois un passionnant roman d’aventure politique, un tableau historique instructif et un précieux retour sur ce que fut le conseillisme (et sur ce qu’il est toujours).
Jusqu’à la genèse de l’ouvrage qui s’inscrit dans cette histoire très particulière. Au début des années 1970, l’ami Charles Reeve a en effet côtoyé Paul Mattick, devenant un proche de la famille. Les liens noués ne se sont pas démentis, même après la mort du révolutionnaire. « Et il y a sept ans, explique Charles Reeve, sa veuve, Ilse Mattick, et son fils, Paul Junior, ont attiré mon attention sur une longue interview que Paul Mattick avait accordée en 1976 à l’universitaire allemand Michael Buckmiller. La retranscription en allemand de cet entretien circulait de façon fragmentée sur le net, et la famille de Mattick souhaitait qu’il soit traduit, contextualisé, retravaillé et publié dans de bonnes conditions. Nous nous y sommes donc attelés. » Pour résultat : la publication de La révolution fut une belle aventure. Laure et Charles en parlent ici.

Charles, tu as connu Paul Mattick...

Charles Reeve : « Au début des années 1970, j’ai vécu une année aux États-Unis. Et j’ai effectivement rencontré et fréquenté Paul Mattick, onze ans avant sa mort. Je suis devenu proche de lui et de son fils, Paul Junior, qui faisait partie du collectif qui publiait alors à Boston - en pleine période du mouvement contre la guerre au Vietnam - la revue Root & Branch.

Paul Mattick était un personnage assez intense. Chaleureux et fascinant. Mais pas facile, aussi : il était très exigeant et sûr de lui. Et il faisait peu de concessions dans la discussion. Son viatique ? ’’Ne traîne jamais avec des idiots.’’ Un conseil toujours pertinent.

Au-delà de cette rencontre, vous êtes aussi, Laure et toi, de vieux « routiers » du conseillisme...

Charles : « Je ne l’aurais pas dit comme ça : ça sonne comme une appartenance à une secte politique... Et ça ne colle pas du tout avec les idées portées par le conseillisme. Mais c’est vrai que nous avons tous deux vécu mai 68. Et que nous faisons partie d’un milieu qui a lu beaucoup de choses sur la révolution spartakiste et sur le courant du communisme de conseil.

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, il y a eu un très net regain d’intérêt pour la démocratie ouvrière, l’autonomie, l’indépendance par rapport aux organisations bureaucratiques. Et il fallait trouver des références historiques à l’appui de cette réflexion. C’est à cette période que nous, et d’autres, avons découvert Rosa Luxembourg et le rôle joué par les spartakistes allemands en 1919. Mais nous nous sommes aussi plongés dans l’histoire de la révolution russe, pour nous apercevoir que la prise de pouvoir par les bolcheviques dissimulait un mouvement révolutionnaire d’un type nouveau, celui des soviets. Ce mouvement a précédé la prise de pouvoir politique par le parti bolchevique ; il comptait beaucoup de tendances, de courants contradictoires.

Tout cela avait déjà été étudié et exposé par plusieurs petits courants dissidents du marxisme et de l’anarchisme, en France comme ailleurs. Mais leurs relais étaient restés limités. L’agitation de 1968 a changé cela : le communisme anti-autoritaire a d’un coup été remis au goût du jour. D’où l’intérêt pour la révolution allemande. Il faut dire que cette dernière est passionnante. D’abord parce qu’avec la révolution russe, elle met fin à la boucherie de la Première Guerre mondiale. Et ensuite parce qu’elle fournit une très belle illustration de ces mouvements révolutionnaires propulsés par l’auto-organisation et la démocratie directe. La révolution allemande a en effet vu l’éclosion d’un vaste réseau de conseils qui ont très vite posé la question du pouvoir et du changement social.

Mais la révolution allemande montre aussi que ce n’est pas le type d’organisation qui compte, mais le contenu de la lutte. Car la majorité des conseils sont finalement restés sous contrôle de la social-démocratie et ont été intégrés dans le nouvel État de la République de Weimar. En clair : l’existence en soi de la forme conseil ne suffit pas. Et c’est aussi cela que Paul Mattick raconte dans son récit à la première personne. »

Laure Batier : « Les questions posées par la Révolution allemande – la place des syndicats, de la social-démocratie, du parlementarisme – sont aussi beaucoup plus proches des réalités du monde moderne que ce qui s’est passé en Russie. Si tu t’interroges sur le parlementarisme, il est beaucoup plus logique d’aller fureter dans la révolution allemande que dans la russe, de lire le très bel ouvrage de Rosa Luxembourg, La Crise de la social-démocratie, que de fouiner dans les écrits de Lénine. Notre intérêt s’inscrivait dans cette réalité : la révolution allemande a pris place dans une société moderne et a posé les mêmes questions que celles qui nous intéressaient. Nous y avons donc trouvé un certain nombre de réponses. »

Charles : « D’autant que la Révolution allemande est aussi une révolution urbaine. Rien à voir avec la Russie pré-révolutionnaire, où la paysannerie joue un rôle essentiel, ou avec l’Espagne de 1936, quand les collectivités paysannes soulèvent un certain nombre de questions importantes pour la réorganisation de la société. Quand Paul Mattick raconte ses années révolutionnaires en Allemagne, il n’est ainsi pas question de paysannerie : tout, ou peu s’en faut, se passe dans les villes. »

On n’entend plus guère de parler de conseillisme, aujourd’hui. Est-ce à dire que personne ne s’y intéresse ?

Charles : « Le communisme de conseil est sans doute moins revendiqué dans le monde militant aujourd’hui qu’il ne l’était au long des années 1970. Mais il faut nuancer cette affirmation. Parce que dans les années 1970, cette revendication était portée par un milieu assez confidentiel. Tandis qu’on retrouve aujourd’hui le contenu de ce mouvement – c’est-à-dire l’anti-autoritarisme, l’anti-bureaucratisme, l’égalitarisme, le rejet de la délégation permanente du pouvoir, la démocratie directe – dans beaucoup des luttes qui questionnent la logique du capitalisme. Par exemple, dans les récentes mobilisations d’Occupy et des Indignés. En clair, ces principes politiques sont davantage partagés qu’il y a quarante ans, même si les gens ne le formalisent plus dans un corpus idéologique identifiable sous le vocable de conseillisme ou de communisme de conseil.

Ce n’est pas plus mal. Cela signifie en effet que ces idées s’inscrivent dans le mouvement de la société sans qu’il soit nécessaire d’en passer par la défense idéologique d’un courant. De toute façon, le conseillisme n’est ni une recette, ni un modèle. La constitution de conseils ne garantit rien du tout, ne constitue pas une panacée - des conseils, ça se noyaute, ça se récupère. Pour paraphraser un penseur de ces questions - malheureusement peu connu -, Anton Pannekoek, un conseil n’est pas une forme d’organisation, c’est un esprit de lutte3. Ce qui compte, c’est de rompre avec la vision partitaire et verticale d’un mouvement ouvrier suiviste, qui délègue à ses chefs la détermination du but à atteindre et les laisse mener la barque. On sait aujourd’hui où mènent de telles dérives : non pas à l’émancipation sociale, mais au totalitarisme. »

C’est quelque chose que Paul Mattick n’a jamais perdu de vue ?

Laure : « Il fut en effet un indéfectible partisan de cette idée des conseils ouvriers. Pas seulement en théorie : au long de sa vie, qui a tout d’un roman d’aventure, il a beaucoup pratiqué cette forme d’organisation. Avec deux périodes clés. D’abord, la période révolutionnaire allemande, qui s’enclenche juste après la Première Guerre mondiale. Puis – après que Paul a émigré aux États-Unis – le mouvement des chômeurs américains pendant les années 1930. Redonner la parole à Paul Mattick est ainsi une façon de faire revivre, de manière très concrète, ces années de combat et de luttes largement oubliées.

Il ne s’agit donc pas d’une biographie, même si Paul Mattick raconte dans cet ouvrage la première partie de sa vie. Notre ambition était plutôt de donner à voir des luttes révolutionnaires plus ou moins oubliées en suivant l’un des acteurs de celles-ci. Il faut dire que Paul Mattick a commencé très tôt : à 14 ans, en 1918, il rejoint l’aile gauche du Spartakusbund4, adhérant à la Freie Sozialistische Jugend, un mouvement de jeunesse regroupant aussi bien des partisans de la social-démocratie que des spartakistes et des anarchistes. Il a beau n’être alors qu’un adolescent, il veut déjà fermement mettre bas le capitalisme. »

Charles : « 1918, c’est aussi l’année où Paul Mattick entre comme apprenti mécanicien à l’usine Siemens, un énorme complexe industriel où travaillait son père. Il n’a alors pas le choix : il vient d’une famille ouvrière nombreuse et pauvre. Dès le plus jeune âge, il a été confronté à la misère, partageant le quotidien de ces bandes d’enfants des rues qui passent alors leur temps dans les arrière-cours des immeubles populaires berlinois, abhorrent le patriotisme, survivent grâce à de petits larcins et guettent la moindre occasion de voler de la nourriture. Au fil des années de guerre, cette existence marginale, marquée de la haine de l’autorité, se fait profondément contestataire, empreinte d’une ’’révolte sourde contre la détérioration des conditions sociales’’, ainsi que l’écrit Gary Roth en préface du livre.

C’est là un premier point essentiel : la jonction de ces bandes portées par nécessité sur la rapine avec le mouvement révolutionnaire. Ces mômes deviennent réellement politiques. Mattick l’a d’ailleurs dit à plusieurs reprises : sans la révolution, il serait sans doute devenu un ’’vaurien’’, confirmant les craintes de son père. Mais voilà : il y a révolution. Et en novembre 1918, quand à Berlin d’énormes manifestations menées par les spartakistes partent des quartiers populaires pour converger vers le centre-ville5, Paul Mattick en est, comme beaucoup de gamins des quartiers ouvriers.

La période révolutionnaire qui s’amorce ici voit s’enchaîner les troubles et les grèves insurrectionnelles. Et la répression frappant les militants révolutionnaires s’avère féroce : les morts se comptent par milliers. C’est ça aussi, la République de Weimar. Paul Mattick échappe lui-même de justesse à la mort à plusieurs reprises. En mars 1920, il n’a que seize ans, mais fait partie de ceux qui s’opposent au putsch du politicien droitier Kapp, appuyé par une partie de l’armée et par les miliciens des corps francs. Il est arrêté, emmené dans une caserne où d’autres militants de gauche attendent, alignés contre un mur, raconte-t-il dans le livre. Et il poursuit : ’’Des soldats munis de mitrailleuses […] se sont mis en position devant nous. Ils étaient suivis par un officier […]. Il marchait de long en large devant la rangée des personnes qui étaient collées contre le mur, et de temps en temps, il en sortait une. Tout à coup, il s’est dirigé vers moi […] et m’a sorti du rang. […] Ce jour-là, tous ceux qui sont restés face au mur ont été abattus.’’ »

Laure : « Échapper à la mort à seize ans ! Cela a dû être un profond traumatisme. Et pourtant, Paul Mattick en parle très simplement, n’en rajoute pas, même si ça l’a sans doute plus marqué qu’il ne veut bien le montrer. Je crois que ce qui l’a sauvé, c’est le collectif. Il y avait alors une telle force collective, une telle solidarité, que l’idée de la mort en était comme repoussée. D’ailleurs, Paul le déclare dans l’entretien : malgré les morts et la répression, ses années d’activisme en Allemagne, de 1918 à 1926, ont été parmi les plus belles de sa vie. Parce qu’il n’était jamais seul, mais toujours en compagnie de camarades et d’activistes. ’’Pour moi, la révolution fut surtout une grande aventure, résume-t-il. Nous étions tous fous d’enthousiasme pour la révolution.’’ ». Il portait ces moments en lui sans jamais en parler. D’ailleurs, en travaillant sur le texte, nous avons été étonnés de découvrir que Paul Mattick n’avait jamais évoqué tout cela à ses ami(e)s les plus proches, qui l’ont découvert en lisant ces pages. »

Ce qui m’a frappé aussi, outre la violence de la répression et l’enthousiasme de Mattick, c’est de découvrir combien les pratiques expropriatrices avaient le vent en poupe dans l’Allemagne du début des années 1920....

Charles : « Elles étaient en effet très répandues dans les milieux révolutionnaires, ceux marginalisés par la politique dite officielle. Une forte rupture s’était creusée entre les tenants d’un communisme classique, plus ou moins inscrit dans le jeu démocratique, et les membres d’une large mouvance regroupant notamment les militants du parti communiste non-bolchevique (le KAPD), les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires. Ceux-ci en ont réellement bavé : ils ne trouvaient plus de boulot, des listes noires circulaient, ils étaient poursuivis sans relâche par la police.... Et ils étaient très nombreux en prison : à la fin de la République de Weimar, des milliers d’entre eux moisissaient derrière les barreaux. Ces militants avaient beaucoup de difficultés pour vivre et pour faire vivre leurs organisations, publications, familles... L’illégalité était ainsi le seul moyen de financer ces activités politiques et d’assurer la survie matérielle des ouvriers et militants révolutionnaires qui ne trouvaient plus de travail ou qui étaient recherchés par la police.

Max Hölz6 fut le plus connu de ces expropriateurs. Mais il était très loin d’être le seul. Outre Karl Plättner, membre du KAPD qui braquait des banques au profit du parti, citons aussi Karl Gonschoreck, un ami de Mattick qui fut un temps chef de bande, en 1920-21. Sa pratique était très intéressante : il mettait à sac des maisons bourgeoises, puis étalait sur la chaussée le butin du jour - chacun pouvait prendre ce dont il avait besoin. Puis il mettait le feu à la maison pillée parce qu’un bâtiment ne peut se partager. Lui a été condamné à la prison à perpétuité, mais il a finalement été relâché en 1927, parce qu’il était très gravement malade : il est mort de la tuberculose un an plus tard. »

Laure : « C’est d’ailleurs ce même Gonschoreck qui a poussé Paul Mattick à se lancer dans l’écriture. C’est là qu’on voit qu’il n’y avait pas de séparation entre le monde de l’action et celui de la pensée – un thème qui était très cher à Paul Mattick.

De façon générale, on peine aujourd’hui à imaginer ce que ça signifiait d’être militant révolutionnaire dans l’Allemagne d’après la Première Guerre mondiale. L’engagement et la prise de risques n’avaient pas grand-chose à voir avec ce qu’on connaît aujourd’hui. Par exemple, Paul Mattick et ses camarades ont beaucoup réfléchi à une action permettant de libérer Jan Appel, un révolutionnaire arrêté en novembre 1923 pour ses actions d’expropriation. Ils avaient ainsi prévu de le faire évader du tribunal pendant son procès et se sont pointés à une vingtaine dans la salle d’audience, dissimulant sur eux des armes et des grenades à main. Ils n’ont finalement rien fait, parce que Jan Appel le leur a demandé, mais ils n’auraient sinon pas hésité à attaquer le tribunal.

À l’époque, les armes circulaient en masse dans ce milieu. Notamment celles récupérées et cachées par des militants au moment de la débâcle de la Première Guerre mondiale. Pendant un temps, Mattick a d’ailleurs été chargé par le KAPD de convoyer des armes, de l’Allemagne centrale vers la Rhénanie. »

Malgré les risques, les armes et les actions clandestines, il se dégage pourtant une certaine légèreté, dans le bon sens du terme, du récit que fait Paul Mattick de ces années-là...

Charles : « Oui, et notamment parce que ce milieu clandestin était alors très varié dans sa composition. Mattick rappelle ainsi que, jusqu’à la fin des années 1920, les militants bolcheviques et les communistes anti-autoritaires entretenaient des liens entre eux, se connaissaient et agissaient souvent ensemble sans attacher trop d’importance aux questions de chapelle. Mais dès que les directions s’en mêlaient, il en allait autrement : en général, les dissidents étaient violemment pourchassés. Quant au KAPD anti-bolchevique, il comptait aussi des membres à sensibilité anarchiste dans ses rangs.
Le courant de l’anarcho-syndicalisme était alors important en Allemagne. Le rôle essentiel joué par les syndicalistes révolutionnaires et les anarchistes dans la révolution allemande est pourtant resté longtemps ignoré. De même que l’effroyable répression qui a frappé ceux-ci, en particulier lors de la grève générale contre le putsch de Kapp et lors de l’écrasement de l’armée rouge dans la Ruhr, en 1920-227.

Tous ces gens se croisaient, s’entraidaient. Et peu importait de savoir s’ils préféraient Marx ou Bakounine. Paul Mattick raconte ainsi que le premier bouquin politique qu’il a lu et discuté au sein de la Freie Sozialistische Jugend était L’Entraide de Kropotkine. Je doute qu’aujourd’hui, on conseille de lire du Kropotkine aux jeunes qui approchent Lutte Ouvrière... Bref, il s’agissait d’une période extrêmement ouverte. Parce qu’il s’agissait d’une période révolutionnaire. »

Laure : « Plus largement, Paul Mattick a toujours été en lien, que ce soit en Allemagne ou aux États-unis, avec le monde artistique d’avant-garde. C’est aussi cela qui est très intéressant chez lui : il n’y a pas que la politique. À Cologne, il fréquente les peintres expressionnistes ou les cercles de poètes. Plus tard, aux États-Unis, nombreux sont les peintres, poètes et photographes qui évoluent dans la petite mouvance du communisme de conseil. C’est qu’à l’inverse de certains milieux politiques très fermés, Mattick et ses amis s’intéressaient à l’écriture, à la peinture, à l’art en général. Ils pensaient que la création artistique n’est pas séparable de la création d’un monde nouveau. »

Cette période révolutionnaire allemande prend définitivement fin au milieu des années 1920. Peu ou prou le moment où Paul Mattick décide d’émigrer pour les États-Unis : en 1926, il s’installe à Chicago. Et à partir de 1931, alors que la Grande dépression frappe le pays, il s’investit largement dans les assemblées de chômeurs....

Charles : « À l’époque, les aides sociales sont inexistantes, tout juste existe-t-il des soupes populaires aux très longues files d’attente. S’ils ne veulent pas mourir de faim, les gens sont obligés de prendre leur vie en charge. Ce mouvement s’amorce avec la création d’assemblées de chômeurs, surtout dans les grandes villes, de New York à San Francisco. Puis des comités et conseils de chômeurs voient le jour, se structurant dans un réseau national.

À Chicago, où Paul Mattick se montre particulièrement actif, les chômeurs occupent des lieux, se fédèrent, publient des journaux. Tous les groupes politiques de la gauche, du Parti socialiste américain au Parti communiste stalinien, sont présents dans la lutte. Mais ces derniers demandent surtout l’intervention de l’État, quand les tendances les plus radicales – celles portées par Paul Mattick et par ses amis des IWW ainsi que par d’autres petits groupes communistes dissidents – mettent plutôt en avant la nécessité de l’auto-organisation et de l’expropriation de biens nécessaires à la survie et à la lutte. Ils organisent aussi des débats politiques et, de façon générale, se démènent pour que les chômeurs s’affirment autonomes et conscients.

Ce mouvement reste assez peu connu, même aux États-Unis – Howard Zinn en parle brièvement dans son Histoire populaire. C’est pourtant un mouvement important, d’une grande radicalité et d’une actualité évidente. Par exemple, les membres des comités de chômeurs intervenaient quand se produisait une expulsion, débarquant en nombre pour réinstaller les familles concernées dans les maisons dont elles avaient été virées ; d’autres se chargeaient de mettre en place des branchements illégaux pour l’électricité, le gaz. Beaucoup de ces actions avaient lieu dans les ghettos noirs. Il s’agissait d’un mouvement interracial, ce qui était particulièrement radical pour l’époque et pour la société nord-américaine. »

Laure : « Ce mode d’action contre les expulsions a notamment été remis sur le devant de la scène avec le mouvement Occupy aux États-Unis, et ensuite en Espagne avec celui des Indignés. Ce qui est ici frappant, c’est que ce qui avait existé et qui avait été oublié, ce mode d’action contre les expulsions, a refait surface. L’expérience n’est jamais perdue ; c’est la nécessité qui créé les conditions de l’action et éveille la conscience. »

On touche là à un point essentiel pour Paul Mattick...

Charles : « Oui, il se refusait foncièrement à tout avant-gardisme. Il s’inscrivait dans un courant pour lequel il ne suffisait pas d’agiter des idées pour que les (dites) masses suivent, un modèle porté jusqu’à la caricature par les partis communistes traditionnels. Dans sa pratique et dans celle des ses camarades, la lutte s’accompagnait toujours d’une réflexion. Avec cette idée qu’il faut d’abord se bagarrer, s’exprimer, construire une pensée propre : la circulation des idées et de l’énergie permettra ensuite à ces idées d’aider d’autres personnes à penser leur émancipation de façon autonome. »

Laure : « En prenant l’exemple de la révolution allemande et du mouvement des chômeurs aux États-Unis, Mattick montre bien que dans les périodes où ça commence à bouillir, le besoin de penser les choses s’impose. Celui de lire, de se réunir, de discuter. Parce qu’en situation de survie, il importe de réfléchir ensemble pour tenter de faire émerger des solutions. Paul Mattick évoque ainsi l’exemple des chômeurs anciens combattants de la Première Guerre mondiale qui marchent sur le Capitole en juin 1932. Il explique que leur manifestation a finalement été violemment dispersée par le général Mac Arthur. Et il déclare : ’’Lorsque des groupes aussi réactionnaires deviennent radicaux et combattent le pouvoir politique, c’est le signe que la situation a vraiment atteint un seuil critique.’’ Il y voit, à juste titre, une confirmation de cette idée essentielle : dans l’action, les gens peuvent se mettre à penser. J’ai vécu cela : j’étais lycéenne en 1968, et en deux mois d’agitation, de réflexions et de discussions permanentes, j’ai davantage appris qu’en dix ans de cours.

Mais il ne s’agit pas du tout de magnifier cette réflexion née de l’action : elle peut aussi se montrer versatile, grégaire ou idiote. Mattick note ainsi, à propos du mouvement des chômeurs, que les gens pouvaient changer très vite d’opinion au gré des rencontres, des discussions, des influences temporaires, des intérêts occasionnels. Il en sera toujours ainsi. Mais ça ne change rien à cette évidence : en période de grande agitation sociale, il n’y a pas de séparation entre pensée et action. Pour Mattick, ce lien permanent entre la théorie et la pratique est essentiel – il se refusera toujours à séparer les deux. Le livre se termine d’ailleurs sur une vive discussion l’opposant à l’universitaire Michael Buckmiller sur le sujet. »

Il payera d’ailleurs assez chez ce positionnement, non ? Son refus revendiqué de la stature de l’intellectuel, de l’expert ou de l’universitaire lui vaudra de tirer le diable par la queue toute sa vie – et particulièrement dans les années 1940-50-60...

Laure : « Paul Mattick était un autodidacte, qui a appris dans le feu de l’action et dans la collectivité de ceux qui luttent. Et quand il a débarqué aux États-Unis, il n’a pas intégré le milieu universitaire. Parce qu’il n’avait pas de diplômes. Et qu’il n’appartenait pas à ce monde-là. Il devait donc d’un côté travailler en usine pour faire vivre sa famille, et de l’autre parvenir quand même à dégager du temps pour écrire et réfléchir, pour conduire ses recherches. Une vraie bagarre ! »

Charles : « De toute façon, il n’était pas prêt à faire des concessions. C’est pourquoi nombre de ses écrits n’ont jamais été publiés. Cela change un peu après la Deuxième Guerre mondiale : grâce au soutien de certains de ses amis, il publie alors quelques articles dans des revues de la gauche indépendante nord-américaine. Dans les années 1960, il habitait dans la banlieue de Boston, et avait rejoint un petit groupe de gens qui commençaient à poser les questions différemment – rien d’évident dans ces années d’après-guerre marquées par la Guerre froide et le maccarthysme. C’est ainsi que Paul Mattick a fréquenté Herbert Marcuse, Howard Zinn et Noam Chomsky : ils se voyaient, même s’ils ne partageaient pas tout à fait les mêmes convictions. C’est aussi dans ces années-là que ses écrits ont trouvé une nouvelle jeunesse, qu’ils ont été redécouvert.
Mais tout cela restait assez confidentiel. Et c’est toujours le cas : son œuvre maîtresse8, une critique du keynésianisme comme solution aux problèmes de la crise capitaliste, reste largement ignorée aujourd’hui alors qu’elle jette une lumière critique nouvelle sur la crise actuelle et sur la question de l’intervention de l’État dans l’économie.

Herbert Marcuse et Paul Mattick s’estimaient. Le premier disait d’ailleurs de la critique de Mattick de L’homme unidimensionnel qu’elle était la meilleure qui ait été jamais publiée. Mais s’ils s’appréciaient, ils n’étaient pas non plus du même monde. Une anecdote l’illustre joliment. Nous sommes à la fin des années 1960, Marcuse et Mattick se rencontrent par hasard à l’aéroport de Paris : ils s’apprêtent à prendre le même avion pour rentrer à Boston. Marcuse remarque alors : ’’Parfait, on va pouvoir discuter.’’ Et Mattick de répondre : ’’Non, non, non...’’ Réaction de Marcuse, étonné : ’’Pourquoi ?’’ Mattick : ’’Parce que je suis sûr que tu voyages en première classe...’’ Marcuse : ’’Oui.’’ Et Mattick de conclure : ’’Tu vois, il y aura toujours une classe entre nous.’’ »

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 09:30
Charlie Hebdo ou National Hebdo?

Charlie Hedbo se veut un journal parangon de la contestation de gauche. Sauf que, sous un vernis laicard, il véhicule souvent des clichés réactionnaires voire racistes. Voici un article qui explique pourquoi. N'oublions pas que le précédent directeur de ce torchon a été nommé par Nicolas Sarkozy directeur de France Inter. Coïncidence ou renvoi d'ascenseur pour services rendus?

« Et que ceux qui prétendent et prétendront demain que “Charlie” est raciste aient au moins le courage de le dire à voix haute, et sous leur nom. Nous saurons quoi leur répondre. » En lisant cette rodomontade à la fin de votre tribune dans Le Monde1, façon « viens nous le dire en face si t’es un homme », j’ai senti monter comme une envie de rejoindre mon poste de combat dans la cour de récré. La sommation ne m’était pourtant pas destinée. Quelles bonnes âmes vous espérez convaincre, d’ailleurs, mystère. Cela fait belle lurette que quantité de gens disent à « voix haute » et « sous leur nom » ce qu’ils pensent de votre journal et du fonds de sauce qui s’en écoule, sans que personne chez vous ne se soit soucié de leur répondre ou d’agiter ses petits poings.

Ainsi donc Le Monde vous a charitablement ouvert son rayon blanchisserie, pour un repassage express de votre honneur tout chiffonné. À vous entendre, il y avait urgence : même plus moyen de sortir dans Paris sans qu’un chauffeur de taxi vous traite de racistes et vous abandonne les bras ballants sur le bord du trottoir. On comprend la vexation, mais pourquoi ce besoin d’aller vous refaire une beauté dans un autre journal que le vôtre ? Charlie Hebdo, son site internet et sa maison d’édition ne vous offrent donc pas un espace d’expression à la hauteur ? Vous invoquez le glorieux héritage du « Charlie » des années 1960 et 70, quand c’était la censure du pouvoir politique et non la hantise du discrédit qui donnait du fil à retordre au journal. Mais je doute qu’à l’époque un Cavanna ou un Choron eussent quémandé l’aide de la presse en redingote pour se façonner une respectabilité.

S’il m’est arrivé à moi aussi, par le passé, de griffonner quelques lignes fumasses en réaction à tel ou tel de vos exploits, je ne me suis jamais appesanti sur le sujet. Sans doute n’avais-je ni la patience ni le cœur assez bien accroché pour suivre semaine après semaine la navrante mutation qui s’est opérée dans votre équipe après le tournant du 11 septembre 2001. Je ne faisais déjà plus partie de Charlie Hebdo quand les avions suicide ont percuté votre ligne éditoriale, mais la névrose islamophobe qui s’est peu à peu emparée de vos pages à compter de ce jour-là m’affectait personnellement, car elle salopait le souvenir des bons moments que j’avais passés dans ce journal au cours des années 1990. Le rire dévastateur du « Charlie » que j’avais aimé sonnait désormais à mes oreilles comme le rire de l’imbécile heureux qui se déboutonne au comptoir du commerce, ou du cochon qui se roule dans sa merde. Pour autant je n’ai jamais qualifié votre journal de raciste. Mais puisque aujourd’hui vous proclamez haut et fort votre antiracisme inoxydable et sans reproches, le moment est peut-être venu de considérer sérieusement la question.

Raciste, Charlie Hebdo ne l’était assurément pas du temps où j’y ai travaillé. En tout cas, l’idée qu’un jour le canard s’exposerait à pareil soupçon ne m’a jamais effleuré. Il y a avait bien quelques franchouillardises et les éditos de Philippe Val, sujets à une fixette inquiétante et s’aggravant au fil des ans sur le « monde arabo-musulman », considéré comme un océan de barbarie menaçant de submerger à tout instant cet îlot de haute culture et de raffinement démocratique qu’était pour lui Israël. Mais les délires du taulier restaient confinés à sa page 3 et ne débordaient que rarement sur le cœur du journal qui, dans ces années-là, me semblait-il, battait d’un sang plutôt bien oxygéné.

À peine avais-je pris mes cliques et mes claques, lassé par la conduite despotique et l’affairisme ascensionnel du patron, que les tours jumelles s’effondrèrent et que Caroline Fourest débarqua dans votre rédaction. Cette double catastrophe mit en branle un processus de reformatage idéologique qui allait faire fuir vos anciens lecteurs et vous en attirer d’autres, plus propres sur eux, et plus sensibles à la « war on terror » version Rires & Chansons qu’à l’anarchie douce d’un Gébé. Petit à petit, la dénonciation en vrac des « barbus », des femmes voilées et de leurs complices imaginaires s’imposa comme un axe central de votre production journalistique et satirique. Des « enquêtes » se mirent à fleurir qui accréditaient les rumeurs les plus extravagantes, comme la prétendue infiltration de la Ligue des droits de l’homme (LDH) ou du Forum social européen (FSE) par une horde de salafistes assoiffés de sang2. Le nouveau tropisme en vigueur imposa d’abjurer le tempérament indocile qui structurait le journal jusqu’alors et de nouer des alliances avec les figures les plus corrompues de la jet-set intellectuelle, telles que Bernard-Henri Lévy ou Antoine Sfeir, cosignataires dans Charlie Hebdo d’un guignolesque « Manifeste des douze contre le nouveau totalitarisme islamique3 ». Quiconque ne se reconnaissait pas dans une lecture du monde opposant les civilisés (européens) aux obscurantistes (musulmans) se voyait illico presto renvoyé dans les cordes des « idiots utiles » ou des « islamo-gauchistes ».

À Charlie Hebdo, il a toujours été de bon ton de railler les « gros cons » qui aiment le foot et regardent TF1. Pente glissante. La conviction d’être d’une essence supérieure, habilitée à regarder de très haut le commun des mortels, constitue le plus sûr moyen de saboter ses propres défenses intellectuelles et de les laisser bailler au moindre courant d’air. Les vôtres, pourtant arrimées à une bonne éducation, à des revenus confortables et à l’entre-soi gratifiant de la « bande à Charlie », ont dégringolé à une vitesse ahurissante. Je me souviens de cette pleine page de Caroline Fourest parue le 11 juin 2008. Elle y racontait son amicale rencontre avec le dessinateur néerlandais Gregorius Nekschot, qui s’était attiré quelques ennuis pour avoir représenté ses concitoyens musulmans sous un jour particulièrement drolatique. Qu’on en juge : un imam habillé en Père Noël en train d’enculer une chèvre, avec pour légende : « Il faut savoir partager les traditions ». Ou un Arabe affalé sur un pouf et perdu dans ses pensées : « Le Coran ne dit pas s’il faut faire quelque chose pour avoir trente ans de chômage et d’allocs ». Ou encore ce « monument à l’esclavage du contribuable autochtone blanc » : un Néerlandais, chaînes au pied, portant sur son dos un Noir, bras croisés et tétine à la bouche. Racisme fétide ? Allons donc, liberté d’expression ! Certes, concède Fourest, l’humour un peu corsé de son ami « ne voyage pas toujours bien », mais il doit être compris « dans un contexte néerlandais ultratolérant, voire angélique, envers l’intégrisme ». La faute à qui si les musulmans prêtent le flanc à des gags difficilement exportables ? Aux musulmans eux-mêmes et à leurs alliés trop angéliques, ça va de soi. Comme l’enseigne Nekschot aux lecteurs de Charlie Hebdo, « les musulmans doivent comprendre que l’humour fait partie de nos traditions depuis des siècles ».

Personne chez vous n’a claqué sa démission après cette page insuffisamment remarquée, qui après tout ne faisait que consacrer le processus entamé six ou sept ans plus tôt. Vos sortes de tolérances vous regardent. Mais quand je lis dans votre tribune du Monde : « Nous avons presque honte de rappeler que l’antiracisme et la passion de l’égalité entre tous les humains sont et resteront le pacte fondateur de Charlie Hebdo », la seule information que je retiens, c’est que votre équipe ne serait donc pas totalement inaccessible à la honte. Vraiment ?

Après le départ en 2009 de Val et de Fourest, appelés à de plus hautes destinées, l’un à la tête d’une radio publique, l’autre sur les podiums de l’antiracisme gouvernemental, on se demandait si vous continueriez à faire du Val sans lui et de la Fourest sans elle. Le moins que l’on puisse dire, c’est que vous êtes restés fidèles à la ligne. Imprégnés jusqu’au trognon, faut croire.

Aujourd’hui, les mouches qu’un Tignous n’omet jamais de faire tourner autour de la tête de ses « barbus » se collent plus que jamais à votre imaginaire dès que vous « riez » des musulmans. Dans une vidéo postée fin 2011 sur le site de Charlie Hebdo, on te voyait, Charb, imiter l’appel du muezzin sous les hoquets hilares de tes petits camarades. Tordant, le numéro de la psalmodie coranique à l’heure du bouclage, Michel Leeb n’aurait pas fait mieux. Dans quelle marinade collective faut-il macérer pour en arriver là ? Dans quelles crevasses psychologiques puisez-vous matière à « rire » d’un dessin représentant des femmes voilées qui exhibent leurs fesses pendant qu’elles font leur prière à la « mère Mecquerelle » ? Minable vanne même pas honteuse, embarrassante d’imbécilité avant même que d’être révélatrice d’un état d’esprit, d’une vision du monde.

C’est ce dessin de Catherine qui me vient à l’esprit, mais je pourrais en citer tant d’autres parmi les épanchements de gaudriole islamophobe que vous autres, fabricants d’humour gonflé aux vents du temps, dégazez à longueur de semaines. Ce dessin-là accompagnait une pseudo-enquête sur les « djihadistes du sexe » en Syrie4. Un « scoop » dont on apprenait peu de temps après – il est vrai qu’on s’en doutait un peu à la lecture – que c’était un tissu d’âneries bidonné à des fins de propagande5. À noter que vous n’avez même pas retiré cette daube de votre site web : apparemment, certains sujets se prêtent mieux que d’autres au relâchement. Quand on rigole avec la femme voilée, on peut bien se laisser aller, s’autoriser un peu de confusion entre info croustillante en papier mâché et poilade de salle de garde.

Mais je ne vous écris pas pour vous parler de bon goût, plutôt de ce pays que vous avez contribué à rendre plus insalubre. Un pays qui désormais interdit à une femme de travailler dans une crèche au motif que le bout de tissu qu’elle porte sur la tête traumatiserait les bambins. Où une élève de troisième coiffée d’un bandana jugé trop large se fait exclure de son collège avec la bénédiction d’un maire UMP, du ministre socialiste de l’Éducation nationale et de la presse écumante6. Où l’on peine à trouver un comptoir de bistrot ou une table de fins lettrés sans qu’à un moment ne se déverse le genre de blagues qui, à « Charlie », vous font péter les boyaux le jour du bouclage. Où l’on considère comme une avant-garde de la cinquième colonne toute femme qui se couvre les cheveux, au point qu’on lui interdit de participer à une sortie scolaire ou de faire du bénévolat aux Restos du cœur7.

Je sais qu’à vos yeux ces vigoureuses dispositions sont cruciales pour la survie de la république et de la laïcité. Récemment, vous avez jugé utile de publier une interview de votre avocat, Richard Malka, le valeureux défenseur de Clearstream, de DSK et de l’esprit des Lumières. « Le voile, c’est l’anéantissement, l’ensevelissement du triptyque républicain “Liberté, Égalité, Fraternité”8 », pérorait votre bavard comme à un concours d’éloquence pour vendeurs d’aspirateurs9. Faudrait déjà qu’il nous explique en quoi ce fameux triptyque a une existence concrète et au bénéfice de qui, mais passons. Ce qu’il enfonce dans la tête de vos lecteurs, pourtant déjà abondamment instruits en la matière, c’est que quelques centimètres carrés de coton éventuellement mêlé de polyester menacent de répandre la peste sur notre beau pays. Que ce voile est si dangereusement infecté qu’il ne serait pas sage de prêter attention à l’individu qui le porte.

Je dois préciser à ce stade que, personnellement, je n’ai aucun « problème » avec le bonnet de ma tante ou les dreadlocks de mon cousin, et que je n’en ai pas davantage avec le voile de ma voisine. Si cette dernière me confiait qu’elle le porte contre son gré, j’aurais certainement le réflexe de l’encourager à trouver les moyens de vivre comme elle l’entend. Je réagirais de même si on l’obligeait à porter des bas résille ou le kilt écossais. En dehors d’un tel scénario, qu’une femme décide ou non de porter telle ou telle liquette ne me regarde pas. Que ce soit pour des motifs personnels, religieux, esthétiques ou autres, c’est son affaire. Étonnante, cette manie qu’ont les gens dans ce pays de projeter leurs fantasmes sur un carré d’étoffe, qui l’aliénation de la femme, qui la peur de l’invasion islamique, qui la défense du droit masculin à la drague capillaire, etc. Peu m’importent le voile, les talons hauts ou même le t-shirt Camaïeu made in Bangladesh, du moment que la personne dessous, dessus ou dedans mérite le respect. Où en sommes-nous rendus pour qu’il faille réhabiliter un principe aussi évident ? Essayez-le, vous verrez : c’est le meilleur préventif contre l’ulcère à l’estomac et la sauce blanche dans la tête.

Le pilonnage obsessionnel des musulmans auquel votre hebdomadaire se livre depuis une grosse dizaine d’années a des effets tout à fait concrets. Il a puissamment contribué à répandre dans l’opinion « de gauche » l’idée que l’islam est un « problème » majeur de la société française. Que rabaisser les musulmans n’est plus un privilège de l’extrême droite, mais un droit à l’impertinence sanctifié par la laïcité, la république, le « vivre ensemble ». Et même, ne soyons pas pingres sur les alibis, par le droit des femmes – étant largement admis aujourd’hui que l’exclusion d’une gamine voilée relève non d’une discrimination stupide, mais d’un féminisme de bon aloi consistant à s’acharner sur celle que l’on prétend libérer. Drapés dans ces nobles intentions qui flattent leur ignorance et les exonèrent de tout scrupule, voilà que des gens qui nous étaient proches et que l’on croyait sains d’esprit se mettent brusquement à débonder des crétineries racistes. À chacun sa référence : La journée de la jupe, Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Caroline Fourest, Pascal Bruckner, Manuel Valls, Marine Le Pen ou combien d’autres, il y en a pour tous les goûts et toutes les « sensibilités ». Mais il est rare que Charlie Hebdo ne soit pas cité à l’appui de la règle d’or qui autorise à dégueuler sur les musulmans. Et comme vos disciples ont bien retenu la leçon, ils ne manquent jamais de se récrier quand on les chope en flag’ : mais enfin, on a bien le droit de se moquer des religions ! Pas d’amalgame entre la critique légitime de l’islam et le racisme anti-arabe !

C’est évidemment ce même sillon que vous labourez dans votre tribune du Monde. « Passe encore, vous lamentez-vous, que Charlie consacre tant de ses dessins de couverture aux papistes. Mais la religion musulmane, drapeau imposé à d’innombrables peuples de la planète, jusqu’en Indonésie, devrait, elle, être épargnée. Pourquoi diable ? Quel est le rapport, autre qu’idéologique, essentialiste au fond, entre le fait d’être arabe par exemple et l’appartenance à l’islam ? »

Je veux bien tâcher d’éclairer vos lanternes sur ce point, mais permettez-moi d’abord d’apprécier la vicieuse petite incise dans laquelle vous resservez en loucedé le vieux plat sur l’islam-religion-conquérante qui fait rien qu’à croquer la planète. L’islamisation de l’archipel indonésien a commencé au XIIIe siècle, quand des princes de Sumatra se sont convertis à la religion des marchands perses et indiens qui faisaient bombance dans leurs ports – non sous la contrainte, mais par désir d’intégrer un réseau commercial prospère. Plus tard, au XVIIIe siècle, ce sont les colons hollandais, chrétiens irréprochables, qui se sont arrangés pour imposer l’islam à Java, en vue de soustraire sa population à l’influence séditieuse des Balinais hindouistes. On est loin de l’imagerie du farouche bédouin réduisant à sa merci des peuples exotiques, à laquelle se résume apparemment votre connaissance du monde musulman.

Mais revenons à la question du « rapport » entre Arabes et musulmans, racisme et islamophobie. La démarcation que vous tracez avec une belle assurance entre les deux catégories est-elle vraiment si claire dans vos esprits ? À lire le début de votre tribune, il est permis d’en douter. L’édifiante anecdote du « chauffeur de taxi arabe », qui refuse de conduire à bon port un collaborateur du journal « au motif de dessins moquant la religion musulmane », révèle à cet égard une certaine confusion. En quoi la qualité d’« arabe » prêtée au chauffeur – qui d’après vous ne saurait donc être simplement français – nous renseigne-t-elle sur l’affront subi par votre infortuné collègue ? Croyez-vous qu’il faille être « arabe » pour froncer le nez devant vos beaufitudes de fin de banquet ? Moi qui ne suis ni arabe ni chauffeur de taxi, pas sûr que je dépannerais votre collaborateur d’un ticket de métro. J’espère néanmoins qu’il aura surmonté son choc des civilisations en se dégotant un chauffeur blanc qui l’accepte sur sa banquette arrière.

Vous avez raison, arabe et musulman, ce n’est pas la même chose. Mais vous savez quoi ? Musulman et musulman, ce n’est pas pareil non plus. Sachez qu’il y en a de toutes sortes, riches ou pauvres, petits ou grands, sympathiques ou revêches, généreux ou rapiats, désireux d’un monde meilleur, réactionnaires ou même, oui, intégristes. Or, dans Charlie Hebdo, rien ne ressemble davantage à un musulman qu’un autre musulman. Toujours représenté sous les traits d’un faible d’esprit, d’un fanatique, d’un terroriste, d’un assisté. La musulmane ? Toujours une pauvre cloche réductible à son foulard, et qui n’a d’autre fonction sociale que d’émoustiller la libido de vos humoristes.

Parlant de cela, il y aurait beaucoup à dire sur la composante graveleuse de votre inspiration. L’euphorie avec laquelle Charlie Hebdo a acclamé les militantes topless des Femen suggère que le graillon islamophobe s’agrège parfaitement aux éclaboussures de testostérone. L’ode de Bernard Maris à Amina Sboui, une Femen tunisienne qui avait posé torse nu sur Internet, offre un bon échantillon de la mayonnaise hormonale qui colle à vos pages : « Montre tes seins, Amina, montre ton sexe à tous les crétins barbus habitués des sites pornos, à tous les cochons du désert qui prêchent la morale à domicile et se payent des escorts dans les palaces étrangers, et rêvent de te voir lapidée après t’avoir outragée... Ton corps nu est d’une pureté absolue en face des djellabas et des niqabs répugnants10. » Allo, docteur ?

Vous avez le toupet d’accuser vos détracteurs d’« essentialisme », et sans doute les bulbes congestionnés qui vous vénèrent applaudiront-ils l’acrobatie. Mais on n’est pas au cirque. L’essentialisme, vous vous y vautrez chaque semaine ou presque en racialisant le musulman sous les traits d’une créature constamment grotesque ou hideuse. Ce qui définit la vision dominante du « racialisé », « c’est qu’il est tout entier contenu dans ce qui le racialise ; sa culture, sa religion, sa couleur de peau. Il serait comme incapable de s’en sortir, incapable de voir plus loin que son taux de mélanine ou le tissu qu’il porte sur la tête, observe sur son blog Valérie CG, une féministe pas très intéressante puisqu’elle ne vous a pas montré ses seins. Musulman devient une sorte de nouvelle couleur de peau dont il est impossible de se détacher11. »

Cette remarque judicieuse se rapportait aux élucubrations de la « pédopsychiatre » Caroline Eliacheff, qui, dans le magazine Elle, venait de justifier ainsi le licenciement d’une puéricultrice voilée par la crèche Baby-Loup : « On peut s’interroger sur les conséquences pour un nourrisson de ne voir que le visage de face, une tête amputée des oreilles, des cheveux et du cou12. » Le voile est une arme de destruction massive, il ensevelit la république aussi sûrement qu’il ampute des organes vitaux. Inutile de préciser que Caroline Eliacheff, tout comme vous, « lutte contre le racisme », c’est en tout cas ce qu’elle déclare dans son interview. Pour professer des inepties, et justifier le renvoi brutal d’une employée reconnue comme compétente et que personne n’a vu appeler les petits chéris au djihad, on n’est jamais aussi confortablement juché qu’au plus haut sommet des vertus civilisées.

Mais votre trône surplombe un marécage. Toi, Charb, pour lequel j’ai jadis éprouvé de l’estime, et toi, Fabrice, dont j’appréciais la rigueur intellectuelle13, je vous tiens, vous et vos collègues, pour coresponsables du pourrissement ambiant. Après le 11-Septembre, Charlie Hebdo a été parmi les premiers, dans la presse dite de gauche, à enfourcher le cheval du péril islamique. Ne vous privez donc pas de ramasser votre part du crottin au moment où le nombre d’actes islamophobes bat des records : + 11,3 % sur les neuf premiers mois de 2013 par rapport à la même période de 2012, selon l’Observatoire national de l’islamophobie. Lequel s’inquiète d’un « nouveau phénomène » de violence, marqué par au moins quatorze agressions de femmes voilées depuis le début de l’année.

Rassurez-vous, je ne dis pas que la lecture de Charlie Hebdo déclenche mécaniquement l’envie de badigeonner une mosquée avec du sang de porc ou d’arracher son voile à une cliente de supermarché, comme cela se produit ici et là. Vous avez désigné les cibles, mais vous ne voulez pas qu’un pauvre type s’attaque à elles pour de vrai, car vous êtes contre la violence et contre le racisme. Vos lecteurs aussi, très certainement. Ils n’ont aucun préjugé contre les musulmans, c’est juste qu’ils s’esclaffent de bon cœur sur ce dessin de Charb où l’on voit un Arabe à grosse moustache en arrêt devant une prostituée, tandis qu’un prédicateur à barbe le sermonne : « Mon frère ! Tu vas pas payer 40 euros une passe alors que pour le même prix tu peux acheter une épouse ! » Dans les années trente, le même gag avec des juifs à la place des musulmans aurait fait un tabac, sauf qu’à l’époque son auteur n’aurait sans doute pas eu l’idée de venir brandir un brevet d’antiracisme. Le dessin en question illustrait un article démasquant les sombres desseins d’un petit groupe de salafistes à Bruxelles. Le sous-titre résumait bien l’idée : « Les frites seront-elles bientôt toutes halal en Belgique ? Quelques barbus s’y activent, et combattent la démocratie qui leur permet d’exister14. » Quoi ? Islamisation des frites, démocratie en danger ? Dans sa tête, le lecteur commence déjà à graisser son fusil de chasse. Dans sa tête seulement, car c’est un antiraciste. À moins qu’il n’aille se déverser au bas de quelque site internet évoquant vos faits d’armes, à la manière de « lulupipistrelle », auteur de ce commentaire sur Agoravox : « Les caricatures de leur prophète ulcèrent les musulmans ? Et alors, moi j’ai envie de baffer toutes les bonnes femmes voilées que je croise, et je ne parlent [sic] pas des barbus... mais je me domine...15 »

Bien sûr que Charlie Hebdo ne se limite pas à cela, qu’on y écrit et dessine sur bien d’autres sujets. On veut bien croire que nombre de lecteurs vous achètent par attachement à la cause des animaux, ou pour Cavanna, ou pour Nicolino, ou pour les dessins drôles, ou pour congratuler Bernard Maris après sa nomination au conseil général de la Banque de France, autre repaire de joyeux drilles. Mais je doute qu’il y en ait beaucoup qui ne trouvent leur petit plaisir sale dans le ressassement de vos obsessions islamophobes – sans quoi le journal leur tomberait des mains. Il en est même, vous ne pouvez l’ignorer, qui l’achètent principalement pour ça : pour voir ce que « Charlie » va encore leur mettre dans les dents cette semaine. Faut avouer, c’est une bonne affaire. Depuis l’épisode des caricatures danoises et votre héroïque montée des marches en costumes de pingouins au festival de Cannes, bras dessus bras dessous avec Philippe Val, Daniel Leconte et BHL (mais hélas sans Carla Bruni, pourtant annoncée), le « muslim bashing » ripoliné en « défense intransigeante de la liberté d’expression » est devenu votre tête de gondole, que vous prenez soin de réapprovisionner régulièrement. Vous pouvez toujours certifier que les sans-papiers sont vos amis ou critiquer Manuel Valls pour ses rafles de Roms, c’est l’islamophobie votre marronnier, votre ligne de front.

Vous me direz que vous n’êtes pas les seuls. Votre positionnement sur ce terrain est en effet assez largement partagé par vos confrères de la presse écrite, de L’Express à Valeurs Actuelles en passant par Le Point, Marianne, Le Nouvel Observateur ou Le Figaro, pour s’en tenir aux plus enthousiastes. Et je ne parle même pas des télés et des radios. Le marché médiatique de l’islam « sans-gêne », « qui fait peur » et « qui dérange » rapporte gros, même s’il est quelque peu saturé. Toutefois, au sein de cette saine et fraternelle concurrence, votre canard parvient à se distinguer par des produits qui n’ont leur équivalent nulle part ailleurs, et qui vous permettent d’occuper un segment non négligeable de l’opinion islamophobe décomplexée de gauche.

Vous connaissant, je m’interroge cependant : c’est quoi, au juste, votre problème avec les musulmans de ce pays ? Dans votre texte du Monde, vous invoquez la salutaire remise en cause des « si grands pouvoirs des principaux clergés », mais sans préciser en quoi l’islam – qui n’a pas de clergé, mais on ne peut pas tout savoir, hein – exerce en France un « si grand pouvoir ». Hors de la version hardcore qu’en donnent quelques furieux, la religion musulmane ne me paraît pas revêtir chez nous des formes extraordinairement intrusives ou belliqueuses. Sur le plan politique, son influence est nulle : six millions de musulmans dans le pays, zéro représentant à l’Assemblée nationale. Pour un parlementaire, il est plus prudent de plaider la cause des avocats d’affaires et de voter des lois d’invisibilité pour les femmes voilées que de s’inquiéter de l’explosion des violences islamophobes. Pas un seul musulman non plus chez les propriétaires de médias, les directeurs d’information, les poids lourds du patronat, les grands banquiers, les gros éditeurs, les chefferies syndicales. Dans les partis politiques, de gauche comme de droite, seuls les musulmans qui savent réciter par cœur les œuvres complètes de Caroline Fourest ont une petite chance d’accéder à un strapontin.

Je n’ignore pas, Charb, que tu as reçu des menaces de mort et qu’il y a peut-être des dingues quelque part qui en veulent à ta peau. Cela me désole. Malgré tout ce que je vous reproche, à toi et aux autres, je ne me réjouis pas de t’imaginer avec deux flics collés en permanence à tes semelles et qui coûtent un bras à votre république chérie. Je crains aussi que tes molosses ne déteignent sur toi comme Val a déteint sur toute l’équipe. Mais si vraiment vous tremblez à l’idée que les musulmans de France se métamorphosent en serial killers de la guerre sainte, peut-être trouverez-vous un brin d’apaisement en voyant la manière placide dont les intéressés réagissent aux attaques réelles ou symboliques qui sont leur lot quotidien. Quand une mosquée est recouverte de tags racistes, croyez-vous que ses responsables ou les fidèles du coin se répandent en cris de vengeance ou en promesses de mettre l’Élysée à feu et à sang ? Non, à chaque fois ils déclarent s’en remettre tout simplement à la « justice de leur pays ». Parmi ceux que je connais, l’écume médiatique de vos prouesses ne fait qu’ajouter une petite couche supplémentaire à leur lassitude. Pas sûr que j’aurais la même patience.

Bunkérisés derrière vos zygomatiques, vous revendiquez le droit sacré de « rire » pareillement des imams, des curés et des rabbins. Pourquoi pas, si encore vous appliquiez vraiment ce principe. On oublie l’épisode Siné ou il faut vous faire un dessin ? Un constat avéré d’islamophobie, et c’est l’éclat de rire. Une mensongère accusation d’antisémitisme, et c’est la porte. Cette affaire remonte aux années Val, mais la pleutre approbation que votre patron d’alors a recueilli auprès de « toute la bande », et plus particulièrement auprès de toi, Charb, démontre que le deux poids deux mesures en vigueur à cette époque n’était pas le fait d’un seul homme. La même règle a perduré. À ce jour, me dit-on, le numéro spécial « Charia Hebdo » ne s’est toujours pas dédoublé en un « Talmud Hebdo ». Croyez bien que je ne le regrette pas.

Vous vous réclamez de la tradition anticléricale, mais en feignant d’ignorer en quoi elle se différencie fondamentalement de l’islamophobie : la première s’est construite au cours d’une lutte dure, longue et acharnée contre un clergé catholique effectivement redoutable de puissance, qui avait – et a encore – ses journaux, ses députés, ses lobbies, ses salons et son immense patrimoine immobilier ; la seconde s’attaque aux membres d’une confession minoritaire dépourvue de toute espèce d’influence sur les sphères de pouvoir. Elle consiste à détourner l’attention des intérêts bien nourris qui gouvernent ce pays pour exciter la meute contre des citoyens qui déjà ne sont pas à la fête, si l’on veut bien prendre la peine de considérer que, pour la plupart d’entre eux, colonisation, immigration et discrimination ne leur ont pas assigné la place la plus reluisante dans la société française. Est-ce trop demander à une équipe qui, selon vos termes, « se partage entre tenants de la gauche, de l’extrême gauche, de l’anarchie et de l’écologie », que de prendre un tantinet en compte l’histoire du pays et sa réalité sociale ?

J’aime bien les bouffeurs de curés, j’ai grandi avec et ils m’ont inculqué quelques solides défenses contre les contes de fées et les abus de pouvoir. C’est en partie cet héritage-là qui me fait dresser les poils devant l’arrogante paresse intellectuelle du bouffeur de musulmans. La posture antireligieuse lui offre un moyen commode de se prélasser dans son ignorance, de faire passer pour insolents ses petits réflexes de contraction mentale. Elle donne du lustre à un manque béant d’imagination et à un conformisme corrodé par les yeux doux de l’extrême droite16.

« Encoder le racisme pour le rendre imperceptible, donc socialement acceptable », c’est ainsi que Thomas Deltombe définit la fonction de l’islamophobie, décrite aussi comme une « machine à raffiner le racisme brut »17. Les deux formules vous vont comme un gant. Ne montez donc pas sur vos grands chevaux quand vos détracteurs usent de mots durs contre vous. Ces derniers jours, vous avez hurlé au scandale parce qu’un rappeur pas très futé réclamait un « autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo » au détour d’un titre collectif inséré dans la BO du film La Marche. Comme si votre journal n’était qu’amour et poésie, vous avez fait savoir à la terre entière que vous étiez « effarés » par tant de « violence ». Pourtant, vous ne vous êtes pas offusqués lorsque le rappeur tunisien Weld El 15 a assimilé les policiers de son pays à des « chiens bons à égorger comme des moutons ». Au contraire, vous l’avez interviewé avec tous les égards dus à un « combattant de la liberté d’expression18 ». Les violences verbales de Weld El 15 trouvent grâce à vos yeux parce qu’elles visent un régime à dominante islamiste qui veut le renvoyer en prison. Mais quand la métaphore canine se retourne contre vous, ce n’est plus du tout la même chanson. Envolée, la liberté d’expression : ralliement à la rengaine néoconservatrice sur le rap comme « appel à la haine » et « chant religieux communautariste »19.

La machine à raffiner le racisme brut n’est pas seulement lucrative, elle est aussi extrêmement susceptible.

Bien à vous,
Olivier Cyran

Repris sur Article 11.

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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 10:14
Action directe contre Monsanto!

Voici un article sur l'occupation d'une usine Monsanto par des faucheurs dans l'Aude. Depuis l'écriture de cet article, les faucheurs ont malheureusement été expulsés par la police...

Une centaine de faucheurs volontaires occupent depuis 15h30 ce 17 janvier l’usine du groupe Monsanto à Trèbes (Languedoc-Roussillon). Selon les informations recueillies, une partie des militants sont sur les grues, d’autres se sont enchainés sur les toits. « Nous ne sortirons que lorsque le gouvernement nous aura assuré d’un nouveau moratoire sur le maïs OGM Mon810 », a déclaré Pascal Pavie, joint au téléphone par Basta !.

Le Conseil d’Etat a invalidé le 1er août dernier l’interdiction française de ce maïs, estimant que la France « n’avait pas apporté la preuve de l’urgence et d’une situation susceptible de présenter un risque important mettant en péril de façon manifeste la santé humaine, la santé animale ou l’environnement », rappelle l’association Inf’Ogm. Le lendemain de cette décision, les ministres de l’Agriculture et de l’Environnement s’étaient engagés à « maintenir le moratoire sur la mise en culture de semences OGM, afin de prévenir les risques environnementaux et économiques pour les autres cultures et l’apiculture », d’ici aux prochains semis. Mais « la saison des semis de maïs commence dans deux mois et aucun nouveau moratoire n’a été pris, poursuit Pascal Pavie. Nous craignons que les commandes de semences ne soient passées et que l’on nous mette devant le fait accompli. »

Le lieu choisi pour cette action est symbolique : Monsanto est le fabricant du maïs Mon810, et l’usine de Trèbes est l’un des plus grands sites d’Europe de production et de conditionnement des semences de maïs et de colza. Sur place, des faucheurs volontaires, des désobéissants, des militants de la Confédération paysanne et de la fédération Nature et progrès, assurent être prêts à passer la nuit sur place, sans violence, jusqu’à obtenir du gouvernement l’assurance d’un nouveau moratoire.

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