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Actualité du Collectif pour une Alternative Libertaire (CAL)de Montpellier, actualité des luttes. agenda AL Montpellier

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Quelles suites pour la crise?

crise-financiere.jpgCette ana­lyse de la crise par Paul Mattick Jr est paru dans la revue et sur le site The Brooklyn Rail. Critical pers­pec­ti­ves on arts, poli­tics and culture, début 2009. On peut en lire le texte ori­gi­nal à l’adresse www.brook­lyn­rail.org/2009/02/expres…)]. Une tra­duc­tion franç­aise doit en paraître dans Echanges n° 128 (prin­temps 2008). C’est cette tra­duc­tion que nous pro­po­sons ci-des­sous.

Il a été précédé de En plein brouillard et Entreprise hasar­deuse, et suivi de Que faire ?.


ALORS QUE, EN 2008, la réc­ession éco­no­mique deve­nait une crise finan­cière et que la crise finan­cière se trans­for­mait en une réc­ession glo­bale, les référ­ences à la Grande Dépression des années 1930 se sont faites de plus en plus nom­breu­ses, et on s’est mis à parler de la crise éco­no­mique la plus grave depuis la seconde guerre mon­diale. On a cepen­dant peu men­tionné le fait que les dépr­essions éco­no­miques ont été réc­urr­entes dans l’éco­nomie capi­ta­liste depuis le début du XIXe siècle, ce qui a ins­piré une abon­dante litté­ra­ture théo­rique essayant de les com­pren­dre et a fait accu­mu­ler des matériaux sta­tis­ti­ques afin de les définir et les repérer.

Peut-être le véné­rable concept de « cycle éco­no­mique » fera-t-il quel­ques réap­pa­ritions dans les com­men­tai­res éco­no­miques du jour, en partie parce que les dépr­essions de l’après-guerre furent brèves et fai­bles, com­parées aux pré­céd­entes (l’his­toire éco­no­mique, du début des années 1800 à la fin des années 1930, a été divisée en pér­iodes à peu près égales de prospérité et de dépr­ession, ces der­nières deve­nant au fil du temps plus pro­fon­des et plus lon­gues). La prét­ention des éco­nom­istes keynésiens, après 1945, d’avoir mis fin aux cycles éco­no­miques en réglant minu­tieu­se­ment l’éco­nomie grâce aux contrôles gou­ver­ne­men­taux n’a pas survécu à la com­bi­nai­son d’infla­tion et de sta­gna­tion appa­rue dans les années 1970. La capa­cité de l’éco­nomie de rebon­dir rapi­de­ment après chaque pér­iode dif­fi­cile condui­sit alors des éco­nom­istes néolibéraux pleins d’une confiance nou­velle à prét­endre que le capi­ta­lisme était tout sim­ple­ment prospère par nature.

En réalité, la crise mon­diale actuelle, loin d’être une mystéri­euse ano­ma­lie, représ­ente le retour de l’éco­nomie capi­ta­liste aux plus som­bres aspects de son his­toire antéri­eure à la seconde guerre mon­diale. Les cycles prospérités/failli­tes sont appa­rus dès que la crois­sance d’une éco­nomie basée sur la mon­naie et la révo­lution indus­trielle eut conduit à l’établ­is­sement du capi­ta­lisme sur d’assez vastes ter­ri­toi­res, où il devint le système social domi­nant. Auparavant, bien sûr, la vie éco­no­mique était affectée par toutes sortes de cala­mités : guer­res, peste, mau­vai­ses réc­oltes. Mais le dével­op­pement du capi­ta­lisme amena quel­que chose de nou­veau : la famine accom­pa­gnant de bonnes réc­oltes et des mon­ta­gnes de nour­ri­ture, des usines fermées et des tra­vailleurs mis au chômage en pér­iode de paix, même s’ils avaient besoin des mar­chan­di­ses qu’ils pro­dui­saient. De telles rup­tu­res dans le pro­ces­sus normal de pro­duc­tion, dis­tri­bu­tion et consom­ma­tion étaient dues non à des trou­bles natu­rels ou poli­ti­ques, mais très précisément à des fac­teurs éco­no­miques : le manque d’argent pour ache­ter les mar­chan­di­ses néc­ess­aires, des pro­fits trop bas pour qu’il vaille la peine de main­te­nir la pro­duc­tion. Des dépr­essions majeu­res ont été observées chaque déc­ennie à partir des années 1820, gran­dis­sant en impor­tance jusqu’à la « Grande Dépression » de 1929. A chaque fois, on a vu le déclin de la pro­duc­tion indus­trielle, une montée bru­tale du chômage, la chute des salai­res (et d’autres prix) et la faillite des ins­ti­tu­tions finan­cières, précédée ou suivie de pani­ques finan­cières et de res­tric­tions du crédit. Chaque fois, la chute a été suivie d’un retour à un niveau de pro­duc­tion (et d’emploi) supérieur à ce qu’il était avant la crise. D’abord, seules les nations les plus développées en terme de capi­ta­lisme furent affectées (la crise de 1825 ne toucha que la Grande-Bretagne et les Etats-Unis). Mais au cours du siècle sui­vant, comme le capi­ta­lisme s’était étendu dans le monde entier et que les Etats étaient de plus en plus liés par les éch­anges de biens et de capi­taux, le cycle des crises et des relan­ces enva­hit de plus en plus de ter­ri­toi­res, même si tous ne vivaient pas ces phases de la même manière, ni avec la même inten­sité, ni au même moment.

Alors que les cham­pions du libre marché au XIXe siècle (les ancêtres des « néolibéraux » d’aujourd’hui) insis­taient sur l’impos­si­bi­lité d’une crise géné­rale du système éco­no­mique (opposée à des déséq­ui­libres tem­po­rai­res), d’autres éco­nom­istes rép­ondaient à ces argu­ments par des hypo­thèses sur les causes de ce mécan­isme cycli­que. Dans une éco­nomie de marché, les décisions concer­nant l’endroit où inves­tir , par suite pour quelle pro­duc­tion et en quelle quan­tité, sont prises avant de savoir quelle quan­tité d’une mar­chan­dise par­ti­cu­lière sera réel­lement achetée par les consom­ma­teurs et à quel prix ; ces décisions sem­blent de toute évid­ence rele­ver des fluc­tua­tions de l’acti­vité éco­no­mique, dans les­quel­les les différ­entes par­ties d’un système com­plexe s’ajus­tent les unes aux autres avec le temps.

Un autre aspect fon­da­men­tal du capi­ta­lisme – pour que le profit existe, la valeur monét­aire totale des mar­chan­di­ses pro­dui­tes doit être supéri­eure au mon­tant total des salai­res – suggère un déséq­ui­libre congé­nital entre la pro­duc­tion et la consom­ma­tion éventu­elle. Comme ces deux caractér­is­tiques sont cons­tan­tes dans cette société, cepen­dant, il est dif­fi­cile de voir com­ment elles peu­vent expli­quer cette alter­nance de pér­iodes de crois­sance et d’effon­dre­ment. Ces der­nières assez séri­euses, par­fois, pour donner à un grand nombre de gens l’idée que le système est réel­lement en train de som­brer. Les éco­nom­istes cher­chent des expli­ca­tions hors de l’éco­nomie elle-même, comme par exem­ple les taches du soleil dont la crois­sance et la décro­iss­ance parais­sent cor­res­pon­dre étr­oi­tement aux sta­tis­ti­ques éco­no­miques ; on pour­rait en effet conce­voir qu’elles affec­tent l’éco­nomie par leurs effets sur l’agri­culture. D’autres théories cher­chent à expli­quer l’aug­men­ta­tion ou la dimi­nu­tion des inves­tis­se­ments indus­triels en exa­mi­nant les vagues d’opti­misme et de pes­si­misme qui pour­raient être causées par des varia­tions du taux de mor­ta­lité.

Une expli­ca­tion plus plau­si­ble des schémas cycli­ques, en termes de varia­tions de la ren­ta­bi­lité des inves­tis­se­ments, res­sort des sta­tis­ti­ques éco­no­miques dressées depuis des déc­ennies par le Bureau natio­nal des recher­ches éco­no­miques de Washington telles que les ont exa­minées l’éco­nom­iste Wesley C. Mitchell et ses col­la­bo­ra­teurs. Le profit – je cite Mitchell, mais c’est pres­que un lieu commun – est « la différ­ence entre la somme qu’une entre­prise paie pour tout ce qu’elle doit ache­ter et la somme qu’elle reçoit pour tout ce qu’elle vend ». Comme une entre­prise doit cons­tam­ment réa­liser des béné­fices pour conti­nuer à prospérer, la for­ma­tion du profit est néc­ess­ai­rement le but de la direc­tion et de l’enca­dre­ment. Les décisions d’inves­tis­se­ment – où pro­duire et que pro­duire – sont condi­tionnées par cette quête même du profit. Parfois, les entre­pri­ses font mieux que l’ensem­ble de l’éco­nomie, dégageant en moyenne plus de profit qu’en d’autres pér­iodes. Et quand la moyenne des béné­fices est élevée, la société dans son ensem­ble pro­fite de cette prospérité ; par contre, la baisse des béné­fices conduit à la dépr­ession.

Qu’est-ce qui dét­er­mine ces varia­tions de la ren­ta­bi­lité des inves­tis­se­ments en capi­tal ? Cette ques­tion, à laquelle Mitchell ne répond pas vrai­ment, concerne non seu­le­ment les espoirs des capi­ta­lis­tes (et par suite leur volonté d’inves­tir) mais aussi leur capa­cité à inves­tir. En effet, l’argent dis­po­ni­ble pour l’inves­tis­se­ment est soit tiré des pro­fits exis­tants soit emprunté sur la garan­tie des béné­fices à venir. Ceux-ci, en fait, ne se matér­ia­lisent d’ailleurs que lors­que les emprunts ont été rem­boursés. Justement parce qu’elle est fon­da­men­tale, la ques­tion du niveau moyen des pro­fits pro­duits à n’importe quel moment, nous emmène au cœur même du système éco­no­mique. Comme Mitchell expli­quait les décisions des diri­geants par la néc­essité de dégager du profit, l’indus­trie est subor­donnée aux affai­res : la fabri­ca­tion de la mar­chan­dise à la fabri­ca­tion de l’argent. Mais qu’est-ce qui dét­er­mine la taille de la différ­ence entre les coûts finan­ciers et les prix de vente, différ­ence qui est empo­chée comme profit ?

Pour citer encore Mitchell, dans une éco­nomie moderne, « la plu­part des acti­vités éco­no­miques consis­tent dés­ormais à faire de l’argent et à le dép­enser ». Nous sommes tel­le­ment habi­tués à cette situa­tion que nous ne per­ce­vons même pas sa spé­ci­ficité his­to­ri­que et oublions que, dans le passé – pres­que par­tout dans le monde, et même dans un passé récent –, la plu­part des gens pro­dui­saient eux-mêmes une bonne partie de leur nour­ri­ture, de leur habille­ment et des autres choses néc­ess­aires à leur vie . Cela vaut la peine de se sou­ve­nir que si la mon­naie appa­raît dans nombre de sociétés, le capi­ta­lisme est la seule dans laquelle l’argent joue un rôle cen­tral dans la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion des mar­chan­di­ses et des ser­vi­ces, au point que tous les objets et ser­vi­ces uti­lisés quo­ti­dien­ne­ment doit être acheté avec de l’argent.

L’argent est essen­tiel au capi­ta­lisme, parce que celui-ci est le pre­mier système social dans lequel la plus grande partie de l’acti­vité pro­duc­trice – mises à part les quel­ques tâches que les gens accom­plis­sent encore eux-mêmes, comme (par­fois) cui­si­ner le dîner, se bros­ser les dents ou avoir quel­que hobby –, est un tra­vail sala­rié, accom­pli contre de l’argent. La plu­part des gens, ne pou­vant avoir accès à la terre, aux outils ou aux matières pre­mières ou n’ayant pas assez d’argent pour en ache­ter, ne peu­vent pro­duire les mar­chan­di­ses – habi­ta­tions, habille­ment, nour­ri­ture – dont ils ont besoin pour vivre ; ils doi­vent tra­vailler pour d’autres qui ont l’argent per­met­tant de les embau­cher et de leur four­nir matériaux et outils. Ainsi l’argent afflue vers les employeurs quand les employés achètent les mar­chan­di­ses qu’eux-mêmes, en tant que classe, ont pro­dui­tes. Au même moment, les employeurs achètent et ven­dent des mar­chan­di­ses – matières pre­mières, machi­nes, biens de consom­ma­tion – les uns aux autres. Ainsi des flux de mon­naie connec­tent les indi­vi­dus inclus dans un système social unique.

Tous ceux qui pro­dui­sent des mar­chan­di­ses au sein d’une entre­prise n’ont pas de rela­tions direc­tes avec ceux qui achè­teront et consom­me­ront ces biens ou ser­vi­ces, alors même que c’est pour ces consom­ma­teurs qu’en der­nière ins­tance ils pro­dui­sent ces mar­chan­di­ses. Les tra­vailleurs des bou­lan­ge­ries ou des usines d’auto­mo­bi­les ne savent pas qui va ache­ter le pain ou les voi­tu­res qu’ils fabri­quent, ni quelle quan­tité ces ache­teurs désirent et peu­vent se pro­cu­rer. Ceci est éga­lement vrai pour les employeurs. Bien que les entre­pri­ses capi­ta­lis­tes pro­dui­sent pour satis­faire les besoins de qui­conque peut payer, en tant que pro­priété d’indi­vi­dus ou de sociétés elles ne sont liées au reste de la société que par l’éch­ange de biens et d’argent, quand elles achètent des matériaux et du tra­vail ou quand elles ven­dent leurs pro­duits. C’est pour­quoi chaque entre­prise n’apprend que par l’échec ou le succès de ses ventes, à un prix suf­fi­sant pour réa­liser un béné­fice, dans quelle mesure elle satis­fait les besoins de ses clients. C’est seu­le­ment quand les mar­chan­di­ses sont ven­dues et consommées que le tra­vail qui les a pro­dui­tes peut être compté comme part du tra­vail total uti­lisé dans le système employeur-sala­rié qui est la forme domi­nante de la pro­duc­tion. Si les mar­chan­di­ses ne sont pas ven­dues, le tra­vail exécuté pour les pro­duire pour­rait aussi bien ne pas avoir existé, car elles ne seront pas uti­lisées. C’est tout ce réseau d’éch­anges de mar­chan­di­ses contre de l’argent qui, reliant toutes les formes de tra­vail, cons­ti­tue le système éco­no­mique. L’argent est le pivot de la société moderne, une société basée sur le prin­cipe de la pro­priété indi­vi­duelle (même si la grande majo­rité des gens ne possèdent guère), parce qu’il représ­ente le caractère social de l’acti­vité pro­duc­tive sous une forme (pièces de mon­naie, sym­bo­les de papier et impul­sions élect­ro­niques) que pra­ti­que­ment tout indi­vidu peut posséder.

Comme toutes les formes de représ­en­tation, l’argent est un mécan­isme abs­trait : comme il peut être échangé contre n’importe quel pro­duit, l’argent trans­forme n’importe quel tra­vail concou­rant à la fabri­ca­tion de ces pro­duits en éléments d’une abs­trac­tion, l’« acti­vité sociale pro­duc­trice ». Le caractère abs­trait de la pro­duc­tion moderne n’est pas seu­le­ment une idée, mais possède une réalité sociale : pour les entre­pri­ses, le pro­duit spé­ci­fique qu’elles ven­dent ne prés­ente d’intérêt que comme moyen d’acquérir de l’argent qui, comme représ­en­tation de l’acti­vité sociale de pro­duc­tion en général, peut être échangé contre n’importe quoi. Les diri­geants dép­lacent le capi­tal d’un sec­teur d’acti­vité vers un autre, non parce qu’ils s’intér­essent plus aux voi­tu­res qu’au soja ou aux ani­maux empaillés, mais pour faire de l’argent. C’est ça, le « capi­tal » : de l’argent ser­vant à faire de l’argent. Une entre­prise qui ces­se­rait de faire du profit ces­se­rait d’exis­ter, de sorte que la capa­cité de faire de l’argent – pour accroître la quan­tité possédée de représ­en­tation de l’acti­vité sociale pro­duc­trie –, dét­er­mine quel­les mar­chan­di­ses on doit pro­duire, ou même fait décider de ne pas inves­tir du tout dans la pro­duc­tion de mar­chan­di­ses.

Le fait que l’argent soit la manière pra­ti­que la plus impor­tante de représ­enter l’aspect social de l’acti­vité pro­duc­trice lui permet aussi de représ­enter faus­se­ment la réalité sociale. En étant échangées contre de l’argent, les res­sour­ces natu­rel­les comme la terre ou les gise­ments de pét­role sont représentées dans les mêmes termes – en sommes d’argent – que les objets pro­duits par les humains. L’intérêt – encore plus d’argent – doit être payé pour uti­li­ser l’argent de quelqu’un d’autre. Des choses qui sont tout sim­ple­ment des sym­bo­les monét­aires, comme des reconnais­san­ces de dette, y com­pris des reconnais­san­ces de dette com­plexes comme les billets de banque, les actions et les obli­ga­tions émises par les sociétés, peu­vent être achetées et ven­dues, car elles per­met­tent à leurs dét­enteurs de per­ce­voir des reve­nus et peu­vent dès lors être traités comme des mar­chan­di­ses ven­da­bles. Et comme les mar­chan­di­ses doi­vent avoir un prix qui per­mette aux entre­pri­ses de réa­liser des béné­fices, même dans le cas de mar­chan­di­ses réelles, le coût de toutes ces choses est modi­fié par le nombre de gens qui peu­vent et veu­lent dép­enser de l’argent pour les ache­ter.

Le rés­ultat est que c’est à tort que le profit, comme part du prix de vente, paraît pro­ve­nir des acti­vités d’une entre­prise par­ti­cu­lière, notam­ment parce qu’elle se le serait appro­prié par son acti­vité propre, dans la concur­rence avec les autres entre­pri­ses, afin d’en réa­liser le plus pos­si­ble. En réalité, le profit – parce qu’il existe sous la forme abs­traite de l’argent plutôt que sous celle d’un pro­duit par­ti­cu­lier – doit être pro­duit par tout le réseau des acti­vités pro­duc­ti­ves liées les unes aux autres par l’éch­ange des mar­chan­di­ses contre de l’argent. C’est dans le but de faire de l’argent que les employeurs achètent les uns aux autres des équi­pements et des matières pre­mières et achètent le tra­vail de leurs employés, qui, à leur tour rachètent la partie de ce qu’ils ont pro­duit qui n’a pas été uti­lisée pour renou­ve­ler ou accroître l’appa­reil pro­duc­tif, et pour four­nir (on ne doit pas l’oublier) aux diri­geants leur propre – géné­ra­lement très coûteuse – consom­ma­tion. Le rés­ultat capi­lis­ti­que­ment désiré de tout ce pro­ces­sus, le profit, est la représ­en­tation-argent du tra­vail accom­pli en aval, qui exige la repro­duc­tion de la classe des employés (payés sous la forme de salai­res) et la four­ni­ture des archan­di­ses néc­ess­aires à la pro­duc­tion. C’est le système social tout entier qui pro­duit du profit, même si chaque entre­prise indi­vi­duel­le­ment le conserve pour elle.

Le caractère social du profit peut être perçu dans le fait même que le niveau de ren­ta­bi­lité d’un inves­tis­se­ment en capi­tal se modi­fie avec le temps, indép­end­amment des vœux des hommes d’affai­res ; ceux-ci doi­vent, comme n’importe qui, s’adap­ter au mou­ve­ment des prix qui indi­que s’ils agis­sent cor­rec­te­ment (c’est ce qui fait naître l’idée que « l’éco­nomie » peut être vue comme un ensem­ble de forces imper­son­nel­les comme les lois de la nature). La course au profit force les entre­pri­ses à pra­ti­quer des prix sem­bla­bles pour des pro­duits sem­bla­bles ; comme elles doi­vent elles-mêmes ache­ter des mar­chan­di­ses (tra­vail et matières pre­mières), leurs pos­si­bi­lités de concur­ren­cer les autres en abais­sant les prix dépend des tech­ni­ques de pro­duc­tion qu’elles uti­li­sent. De cette façon, le caractère social du système s’affirme par la pres­sion exercée sur les entre­pri­ses indi­vi­duel­les pour accroître la pro­duc­ti­vité afin d’obte­nir des pro­fits plus élevés.

Historiquement, cela a conduit à une ten­dance forte à une réd­uction de la force de tra­vail, si on la com­pare avec les quan­tités pro­dui­tes (alors même que, natu­rel­le­ment, le nombre de tra­vailleurs aug­mente, en valeur abso­lue, en même temps que gran­dit le système). Les employeurs ont d’abord aug­menté la pro­duc­ti­vité en ras­sem­blant les tra­vailleurs dans de grands ate­liers où le tra­vail était divisé en tâches de plus en plus réd­uites. Cela a conduit à rem­pla­cer les hommes par des machi­nes, chaque fois que cela per­met­tait d’aug­men­ter la pro­duc­ti­vité, et à l’inven­tion de la chaîne de mon­tage dont le rythme permet une forte inten­sité du tra­vail. A la fin du XXe siècle, la plus grande partie de la pro­duc­tion était deve­nue une pro­duc­tion de masse mécanisée, deman­dant tou­jours moins de tra­vail pour tou­jours plus de machi­nes et, bien sûr, de matières pre­mières.

Cette muta­tion a d’évid­entes conséqu­ences sur la ren­ta­bi­lité du capi­tal. Si le profit est la représ­en­tation monét­aire du tra­vail accom­pli par les sala­riés dans la société toute entière en excédent du tra­vail requis pour rem­pla­cer les matières pre­mières, les outils et ces sala­riés eux-mêmes [c’est le mécan­isme de la plus-value, NDE], alors il va dimi­nuer par rap­port à l’inves­tis­se­ment total, si les entre­pri­ses inves­tis­sent plus d’argent dans les machi­nes et le matériel que dans le tra­vail. Karl Marx, qui a été le pre­mier à com­pren­dre ce phénomène, l’appela « la loi la plus impor­tante de l’éco­nomie poli­ti­que moderne » : la baisse ten­dan­cielle du taux de profit. L’expli­ca­tion de Marx à la ten­dance des pro­fits à déc­liner, signalée bien avant lui par les éco­nom­istes du XIXe siècle, est pour le moins contro­versée. Mais elle a conduit à une préd­iction qui s’est révélée plus que cor­recte : l’his­toire du capi­ta­lisme pren­drait la forme d’un cycle de dépr­ession et de prospérité. Et cela expli­que la corré­lation mon­trée par Mitchell entre les varia­tions de la ren­ta­bi­lité et le cycle de l’éco­nomie.

Marx sou­li­gnait que la crois­sance du capi­ta­lisme, avec sa ten­dance à la méca­ni­sation, condui­rait à un accrois­se­ment de la quan­tité de mon­naie néc­ess­aire au dével­op­pement de la pro­duc­tion et donc à une aug­men­ta­tion de la taille des entre­pri­ses indi­vi­duel­les. Pour les cent plus gran­des entre­pri­ses des Etats-Unis, par exem­ple, le mon­tant en termes réels de l’argent investi en équi­pement par tra­vailleur a doublé entre 1949 et 1962. Et, bien sûr, comme la méca­ni­sation accroît la pro­duc­ti­vité du tra­vail, il leur faut ache­ter une quan­tité crois­sante de matières pre­mières. Une des conséqu­ences en est que si la ren­ta­bi­lité du capi­tal baisse, à un cer­tain point le mon­tant du profit sera insuf­fi­sant pour que le système puisse encore se dével­opper. (En 1966, l’usine de General Motors de Lordstown, dans l’Ohio, qui était alors l’usine la plus auto­ma­tisée du monde, avait coûté 100 mil­lions de dol­lars ; en 2002, GM a dépensé 500 mil­lions de dol­lars pour la moder­ni­ser, ce qui a permis de réd­uire la force de tra­vail de 7 000 à 2 500 ouvriers. Sept ans plus tard seu­le­ment, GM mendie auprès du gou­ver­ne­ment des sub­si­des pour éviter la faillite.)

Des inves­tis­se­ments qui ralen­tis­sent ou qui sta­gnent, cela signi­fie une contrac­tion du marché pour les mar­chan­di­ses pro­dui­tes. Les employeurs n’inves­tis­sent plus, ni dans des bâtiments, des machi­nes et de matières pre­mières, ni dans des salai­res que les tra­vailleurs auraient dépensé en biens de consom­ma­tion. Un ralen­tis­se­ment des inves­tis­se­ments en tant que tel signi­fie pour les tra­vailleurs une crois­sance du chômage et pour les patrons une contrac­tion des mar­chés. Cela fait boule de neige : la baisse de la demande entraîne des failli­tes, une aug­men­ta­tion du chômage et une nou­velle baisse de la demande. En même temps comme les patrons (et autres emprun­teurs) peu­vent de moins en moins faire face à leurs obli­ga­tions finan­cières, les différ­entes formes de crédits accordés par les ban­ques et autres ins­ti­tu­tions finan­cières per­dent de plus en plus leur valeur, entraînant une crise finan­cière ; la chute du marché bour­sier reflète le déclin de la valeur des entre­pri­ses. Individus et ins­ti­tu­tions met­tent leur argent de côté au lieu de l’inves­tir. En bref, le capi­ta­lisme se trouve lui-même en dépr­ession.

Mais dans l’éco­nomie capi­ta­liste, ce qui fait souf­frir les indi­vi­dus peut être béné­fique pour le système. Comme les entre­pri­ses som­brent dans la faillite et que les pro­duc­tions de toutes sortes res­tent inven­dues, les sociétés sur­vi­van­tes peu­vent ache­ter des bâtiments, de machi­nes et des matières pre­mières à bas prix, alors que le prix de la terre dégr­in­gole. Sous la pres­sion du marché appa­rais­sent des machi­nes nou­vel­les, plus effi­ca­ces et moins chères. Ce qui veut dire que le coût des inves­tis­se­ments dimi­nue. En même temps, l’aug­men­ta­tion du chômage fait bais­ser les salai­res. Les coûts de pro­duc­tion des capi­ta­lis­tes dimi­nuent en même temps que le tra­vail qu’ils uti­li­sent devient plus pro­duc­tif , car les gens doi­vent tra­vailler plus dur sur de nou­veaux équi­pements. Le rés­ultat est un relè­vement du taux de profit qui rend pos­si­ble un nou­veau cycle d’inves­tis­se­ments et par suite une expan­sion des mar­chés pour la pro­duc­tion de mar­chan­di­ses et de biens de consom­ma­tion. Une dépr­ession, en fait, est un trai­te­ment pour pro­fits insuf­fi­sants ; elle rend pos­si­ble la pro­chaine pér­iode de prospérité, qui à son tour créera les condi­tions de la pro­chaine dépr­ession.

Selon ce schéma, l’ori­gi­na­lité de la situa­tion actuelle ne réside pas dans la baisse des pro­fits visi­ble dans l’éco­nomie glo­bale à la fin des années 1960 ou la séri­euse dégr­in­go­lade du début des années 1970, mais dans le fait qu’une véri­table dépr­ession ne se soit pas matér­ialisée avant 2008. Comme les crises pré­céd­entes, la Grande Dépression des années 1930, accen­tuée par l’énorme force des­truc­trice de la seconde guerre mon­diale, avait posé les fon­da­tions d’une nou­velle prospérité, qui s’est épanouie au cours des « trente glo­rieu­ses » [voir « Entreprie hasar­deuse », Echanges n° 127]. Il n’y a aucune sur­prise, si l’on considère l’his­toire des cycles éco­no­miques, à conclure que cette nou­velle prospérité a com­mencé à déc­liner à la fin des années 1960. Mais si le capi­ta­lisme res­tait au fond le même système, la poli­ti­que éco­no­mique mise en œuvre par les gou­ver­ne­ments avait changé. D’une part, le danger poli­ti­que que représ­entaient les mou­ve­ments sociaux de masse pro­vo­qués par la pré­céd­ente dépr­ession, comme le chômage de masse radi­ca­li­sant la popu­la­tion, était intolé­rable pour les élites gou­ver­nant les Etats capi­ta­lis­tes. Cela appa­rais­sait par­ti­cu­liè­rement dans le contexte de ce qu’on croyait être une confron­ta­tion épique avec le Communisme. D’autre part, on avait aussi ima­giné que les mét­hodes keynési­ennes de finan­ce­ment des déficits pou­vaient per­met­tre de contrôler les rava­ges des cycles éco­no­miques. Et en fait la crois­sance conti­nuelle des dép­enses des gou­ver­ne­ments dans des pro­jets mili­tai­res et civils après 1945, qui pro­vo­quèrent une demande en biens et ser­vi­ces supéri­eure à la pro­duc­tion de l’éco­nomie capi­ta­liste propre, créèrent les condi­tions de la prospérité malgré la baisse de la ren­ta­bi­lité.

De plus, l’argent que les gou­ver­ne­ments – et sur­tout celui des Etats-Unis – imprimèrent pour payer toutes ces dép­enses, com­biné au crédit que les établ­is­sements finan­ciers privés encou­ragés par les ban­ques cen­tra­les éten­dirent aux emprun­teurs indi­vi­duels et pro­fes­sion­nels, rendit pos­si­ble une expan­sion sans pré­cédent de la dette. Ce qui permit non seu­le­ment le dével­op­pement de la consom­ma­tion indi­vi­duelle, les acqui­si­tions pro­fes­sion­nel­les, mais aussi, spéc­ia­lement depuis les années 1980, l’essor de différ­entes formes de spé­cu­lations, dans l’immo­bi­lier, dans les mar­chés bour­siers et (avec le raf­fi­ne­ment des pro­duits dérivés) les hauts et les bas de la spé­cu­lation elle-même. Cette dette publi­que, pro­fes­sion­nelle et indi­vi­duelle tou­jours crois­sante était ins­crite aux bilans des ban­ques et autres établ­is­sements finan­ciers comme béné­fices, malgré leur absence d’appui sur une entre­prise pro­duc­trice réelle.

Pendant ce temps, tout comme dans les pér­iodes pré­céd­entes de déclin éco­no­mique, la pres­sion s’exerçait sur les tra­vailleurs pour qu’ils tra­vaillent plus dur alors qu’on bais­sait le prix du tra­vail, grâce au dép­la­cement des usines des zones à haut salai­res vers celles à bas salai­res, ou grâce à la simple menace de ces délo­ca­li­sations per­met­tant de dimi­nuer salai­res et avan­ta­ges. A partir des années 1980, les dép­enses en salai­res socia­lisés [différés] que représ­entaient les pro­gram­mes du Welfare [l’aide sociale fédé­rale aux Etats-Unis] furent dimi­nuées, ce qui libéra de l’argent qui put être uti­lisé dans l’éco­nomie. Comme on pou­vait le sup­po­ser, cela contri­bua à une crois­sance réelle des pro­fits en abais­sant les coûts de pro­duc­tion, mais pas suf­fi­sam­ment bien sûr, étant donné le coût de pro­duc­tion des mar­chan­di­ses, pour rendre pos­si­ble un nou­veau cycle d’inves­tis­se­ment en capi­tal à une éch­elle per­met­tant de contre­ba­lan­cer les char­mes de la spé­cu­lation et de ses hauts ren­de­ments à court terme. Le rés­ultat fut la situa­tion éco­no­mique qui surgit si bru­ta­le­ment en 2008, même si depuis des déc­ennies les signes aver­tis­seurs – crises de la dette, réc­essions, faillite de ban­ques, effon­dre­ment des mar­chés bour­siers – avaient été assez clairs. Fustigé comme laxisme dans les contrôles finan­ciers, rapa­cité ou mau­vaise poli­ti­que des ban­ques cen­tra­les, l’effon­dre­ment éco­no­mique actuel est dans la ligne de toute l’his­toire du capi­ta­lisme comme système. Ce que nous affron­tons aujourd’hui est, plus ou moins, la dépr­ession qui aurait dû sur­ve­nir beau­coup plus tôt, mais que la poli­ti­que éco­no­mique avait pu différer – en partie en la repor­tant vers les par­ties les plus pau­vres du monde mais en créant pen­dant toute cette pér­iode, dans les par­ties les plus riches du monde, une dette d’une dimen­sion sans pré­cédent – pen­dant une tren­taine d’années.

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